Les petites histoires du chemin de Prébois (Nancy)

L’autre jour, j’avais mon après-midi devant moi, alors je suis retourné vers le cimetière du Sud. C’est le seul avantage de perdre un proche: ça te rappelle des quartiers photogéniques que tu avais oublié et négligé. Toutes les photos de ce jour feront l’objet d’autres billets, mais en m’éloignant un peu (j’avais mon après-midi, je te dis, suis un peu, c’est pénible) je suis tombé sur ce petit chemin coudé, entre le boulevard Clémenceau et l’avenue du maréchal Oudinot. Tellement coudé, tu le prends, t’as l’impression de faire de la plomberie; c’est le chemin de Prébois. Je ne le connaissais pas le bougre. Il abrite une cour avec des garages, une villa incongrue, des fesses de maisons très poétiques, et même une congrégation des sœurs de l’Alliance (a priori pas spécialement un repaire de punks, quoique, avec ces gens-là, on n’est jamais sûr de rien).

Quoiqu’il en soit, quel ne fut pas mon émerveillement! Un chemin, planqué, une villa, planquée, des fesses de maisons, planquées! Et moi j’ignorais ce petit bijou!

C’est pour ça, j’avais envie de t’en parler.

Nuit froide à Nancy

Tandis qu’à l’autre bout de la France on détruit à la pelleteuse les jolies maisons de gens qui ont au moins le mérite de tenter de proposer des choses différentes au lieu de suivre les sentiers battus dont on sait que globalement ils ne mènent à rien, il suffit d’ouvrir un journal pour s’en convaincre, peut-être par misanthropie qui n’exclut pas ma tendresse pour les gens, j’ai envie de me foutre en position fœtale et de penser aux belles nuits froides de l’hiver enfuit. Et d’oublier ces images de flics blindés et de pelleteuses écrasant des bergeries sans sourciller. Comment ne pas sourciller? Comment? Oh, les êtres humains, vous êtes encore là? Y’a un être pensant et sensible sous ce casque? Derrière ce bouclier? Oui, bien sûr qu’il y en a un. Alors qu’il se manifeste, c’est URGENT. Je rêve de ces vieilles fraternisations qu’on lit dans les livres d’histoire. Parce que le peu de confiance qui me restait dans nos bons maîtres, dans notre régime et dans nos institutions a tendance à finir de partir en miettes, à s’effondrer au même rythme que les habitations et les bergeries qu’on écrabouille ces jours-ci. La brutalité de l’Etat, qui est la même que la brutalité du marché, qui est la même que la brutalité du repli sur soi, qui est la même que la brutalité de l’individualisme, je n’en peux tout simplement plus. Et que si on crève avant l’heure de quelque chose, ce sera sûrement de ça. Ou de la pénurie de Picon-bière.

 

Bouxières-aux-Dames, tout en bas

Bouxières-aux-Dames, c’est typiquement le genre de coin que tu peux voir mille fois depuis ta caisse sans jamais t’y arrêter. Le genre de coin qui s’est fait balafrer par une autoroute, ou tout du moins une bretelle de celle-ci. Bouxières on en a même modifié le cours de la Meurthe tellement il a fallu rendre tout parfaitement calibré. Ainsi, quand tu arrives de Lay-Saint-Christophe et tous ces coins, pour prendre l’autoroute à Bouxières, au carrefour qui précède la montée sur la bretelle, il y a droite un long creux occupé par des jardins et des taillis. C’était l’ancien lit de la Meurthe. Toutes ces maisons qui surplombent légèrement les jardins entassés contre le talus de la bretelle d’autoroute étaient en fait, auparavant, au bord de l’eau. Les hauteurs de Bouxières sont riantes au loin, sous le plateau luxuriant. On le sait. Moi, j’ai eu envie d’aller voir, pendant ma pause de midi si tu veux tout savoir, à quoi ressemble tout en bas le coin de cette avenue Foch qui rampe en bas de Bouxières, étouffée par l’autoroute voisine.

Aujourd’hui, c’est Nancy banale, touristique, et belle quand même

Et puis tu ne peux pas toujours cracher dans la soupe. Je chouine souvent, je fais mon malin, en disant ouais, moi, je suis pas l’Office de Tourisme, moi je vais te montrer Nancy comme tu ne l’as jamais vue, avec des bons plans inconnus. Mais hé, c’est un coup à finir par monter une saleté de startup mignonne avec des visuels tendance axés sur un cœur de cible beaucoup trop branché et aisé pour moi. Bref, rien d’intéressant. Alors je fais tout le temps la navette entre la ville évidente, et la ville farouche. Je ne sais pas où me poser tant j’aime les deux, alors je me pose partout. Je ne peux ignorer le plaisir que j’ai à passer place Stanislas ou en Vieille Ville, mais on connaîtra cependant largement l’affection intense que j’ai pour les ruelles du quartier Oberlin, pour deux trois petits parcs perdus, pour les bas-fonds de Maxéville ou de Vandœuvre.

Aujourd’hui, c’est la Vieille Ville qui tient le haut de ses pavés, et c’est quand même bien. Quand même.

 

Un crépuscule entre Meurthe et canal (Nancy)

Se retrouver seul au crépuscule pour marcher. Marcher en attendant un hypothétique ami qui sortira un jour de son boulot où il est retenu. Il travaille à la Poste, et la Poste ça se passe pas très bien depuis quelques années, la désorganisation la plus complète a l’air de devenir la norme, servie par un «management» qui balaye les gens, et ne leur donne qu’une envie moyenne de s’investir. Etait-ce mieux avant? Peut-être. Pas sûr. La seule chose qui est sûre, c’est que ça n’est pas mieux maintenant. Suivez mon regard vers des réformes en cours… je songeais à tout ça parce que marcher, ça fait cogiter. Même en guettant les photos qui traînent dans la rue, ça occupe le cerveau, il mouline, il mouline, mais sans but imposé. Il vit sa vie dans ma tête. Je ne suis qu’un réceptacle mouvant. Si un jour je me retrouvais à la rue, je serais sûrement de ceux qui marchent tout le temps. Ne pas savoir attendre sans bouger, ne pas oser affronter la cohue des heures de pointe dans les transports en commun, marcher parfois juste pour m’occuper, détester arriver en avance, explorer la proximité en attendant l’heure, et quitte à me mettre en retard, ce qui est plus ma norme, eh bien, marcher a toujours été la solution. C’est comme ça aussi que j’ai beaucoup découvert Nancy. Par dépit, quelque part. Le dépit mène à bien des choses si on décide d’en faire une monture. Paresseuse et sans but, mais une monture. Jusqu’à ce qu’on rencontre cette rue inconnue, cette maison bizarre, ce point de vue nouveau sur l’habitude. Alors, le dépit devient curiosité, enthousiasme, audace, et les pas ne comptent plus.

Et je finis invariablement en retard.