Des cuves et une cheminée

Comme je suis le mec le plus honnête du monde, je t’avoue que ces photos ont été prises en Alsace. Qu’est-ce que je dois te dire d’autre… ah oui qu’elles sont pas neuves, que j’ai pas la moindre idée de l’état actuel du machin et c’est déjà pas mal. Qu’il pleuvait sa race, que c’était assez oppressant comme endroit, que c’était pas fastoche de rentrer (à mon niveau d’audace hein… pour moi enjamber deux parpaings c’est déjà la grande aventure) et que c’était pas du tout prévu, genre arrêt inopiné sur la route en croisant le machin. Et que bon, si t’aimes pas les cuves et les cheminées, je suis désolé pour toi.

Toul, longer le canal de la Marne au Rhin (et parler de la Moselle en aval)

Les cours d’eau c’est chiant comme pas deux, je te raconte pas, à se demander pourquoi ça existe. Quel intérêt de claquer des machins tarabiscotés, allant de trous d’eau en bancs de caillasse, avec du courant, qui débordent et tout ça? Dieu il avait pas prévu les péniches? Il pouvait pas un peu anticiper? Et comment qu’on fait pour se répandre et bétonner le lit des rivières, construire des quartiers complets dans des zones inondables nous? Tsss, Dieu il a pas fait les Arts et Métiers, ça se voit. Feignasse. Zéro ambition. Et du coup c’est nous qu’on a du faire le boulot. Encore une fois. Maintenant on a des belles rivières bien droites, sages, à fond constant, au débit maîtrisé, et du coup on peut construire des trucs dans les prairies qui les bordent, comme des grands magasins de bricolage ou des entrepôts de meubles avec des noms à coucher dehors (pour un Français moyen: je suppose que pour un Alsacien ça doit pas être bien compliqué ahahah!). Et le top, on peut faire passer des péniches à foison, gigantesques et tout. Bon ça on le fait plus trop en fait. Mais quand même. Pour vendre des trucs inutiles, surnuméraires et pas fiables à des gens qui vont bientôt mourir, c’est quand même très pratique. Par exemple. Vive le marché, quoi.

Bref, les rivières ça sert à rien et Dieu c’est un clampin. Ah bah on apprend des choses à Un Dimanche en Lorraine, hein, faut pas croire.

(En vrai je n’approuve qu’une seule de ces deux dernières affirmations hé hé).

Matin glacé dans le Saulnois

Le Saulnois, c’est ce coin de Moselle que traverse la Seille, autour de Château-Salins plus ou moins, avec dedans du Vic-sur-Seille, du Dieuze et tout ça. C’est ce coin où si tu es Allemand, tu n’es pas loin de t’appeler Zangra, au fond de ton bunker, c’est ce coin où on sale trop le jambon vu qu’on a trop de sel, c’est ce coin où poussent des plantes cheloues dans les marais, c’est ce coin où les évêques de Metz se construisent des maisonnettes fortifiées, c’est ce coin où on fait du vin si on veut, c’est ce coin où les églises des cathos commencent à pas mal voisiner avec les temples parpaillots, c’est cette région pleine d’étangs sinistres la nuit et beaux le jour, c’est ce coin où si tu es Américain, tu n’es pas fan des ruptures de digues l’automne venu.

Au milieu de tous ces messages peut-être obscurs pour toi, peut-être pas, c’est ce coin où j’aime bien me promener.

Un peu de Nancy, et un bord de Vandœuvre

Le coin Oudinot/Louis Barthou est une frontière communale assez chouette entre Nancy et Vandœuvre. Pleine d’immeubles aux façades remarquables, art déco, années 50, de bien jolies choses. Il y a aussi le chemin de Prébois dont Einstein a dit qu’il n’était «pas négligeable» (vérifiez quand même l’info, hein). Et c’est vrai que c’est un coin de Nancy que j’aime bien. Tu me diras que je dis ça à tous les coins de Nancy. Je te le concède. Mais je ne les aime pas tous de la même manière. J’aime ici les longues rues et leurs façades, les arbres tout du long d’Oudinot, les espaces un peu flous (qui m’ont valu un permis de conduire raté) de la place Gérard d’Alsace, l’enfilade de Louis Barthou (vue de la place, parce que à parcourir c’est pas folichon, même si en photo y’a des choses à faire)(comme partout). J’aime les petits passages assez inattendus dans ce coin qu’on parcourt peu à pied, comme le chemin de Prébois cité ci-dessus, la petite rue du docteur Lévy, la rue du Cimetière… sans compter maintes entrées de garages, cours intérieures, anciens ateliers en deuxième corps de bâtiment. Tous ces endroits ne sont pas nécessairement reluisants, intéressants, beaux, mais c’est leur présence peu repérée dans un tissu très passant que j’aime bien.


Saint-Dié-des-Vosges, la tour de la Liberté, mais pas en entier

J’ai pas envie de te faire un cours d’histoire de l’architecture. T’as vu c’est malin hein? Comme ça sous-entend que j’aurais les compétences et tout. Alors que pas du tout.
Sinon j’ai juste envie de te faire voir la tour de la Liberté à Saint-Dié par petits morceaux et quelques vues depuis cette dernière. Oui, c’est un billet super anodin. C’est comme ça.

Sainte-Geneviève, sortons du village

Enfin c’est pas obligé non plus, on peut y rester. Je ne connais personne à Sainte-Geneviève, mais il doit bien y avoir des gens sympas avec lesquels boire des coups et manger des navets. Statistiquement c’est presque obligé.

Mais quand même. Sainte-Geneviève est un village perché sur sa colline, qui a le bon goût de dominer la vallée de la Moselle. Et aussi la centrale électrique de Blénod-lès-Pont-à-Mousson, majestueuse comme pas deux. Elle ruine la vallée, mais elle est majestueuse. C’est comme ça, ça serait trop simple si c’était pas compliqué dans ma tête. Mais ho, on va remonter sur la colline et sa belle vue. Sainte-Geneviève, quand tu en sors dans l’axe de la crête, il y a un chemin. Et sur ce chemin, outre le fait que ta vue porte par-dessus la rive gauche de la Moselle vers les hauteurs du Toulois qui moutonnent avec leur talent habituel dans le couchant, tu croiseras un terrain de foot en pente, un monument aux défenseurs du Grand Couronné avec des panneaux pour t’expliquer comment ça a flippé sa mère côté français sur cette colline coupée du reste du front fin août 1914 et même un petit belvédère pour regarder vers l’est, de l’autre côté. Parce que la vallée de la Moselle c’est bien, elle fait sa belle genre regardez-moi je suis une vallée de la Moselle avec des tas de clins d’œil déplacés, mais il y a aussi à voir vers la Seille et sa vallée qui se prend pour une plaine. Bon, vers le nord-est tu auras aussi non loin la butte de Mousson. Non négligeable. Ah aussi si tu pousses un peu, tu passeras sous la blinde de pylônes assez fascinants soutenant les lignes à haute tension qui escaladent et franchissent la colline depuis la centrale électrique sus-citée. C’est bien hein?

Ouais c’est bien Sainte-Geneviève.

D’ailleurs on y reviendra.

Le Moulin Noir, encore un matin où ça valait la peine de se lever

Bon je dis le matin, mais en fait c’était entre midi. J’ai mangé tout vite mon reste de gratin de pâtes (avec genre du Comté, du Salers et de la Tome vosgienne, et des lardons de la ferme découpés par bibi) et je suis allé profiter de mes deux heures de pause méridienne. Quand j’ai été embauché, j’ai pas négocié mon salaire, mais par contre j’ai négocié deux heures de pause à midi. J’arrive pas toujours à les prendre d’ailleurs. Mais dès fois oui. Partant du fait que je préfère travailler moins pour gagner moins que l’inverse. Du moment que ça paye les factures, les patates et la bière, t’sais… bon me voilà à Lay-Saint-Christophe. C’était il y a quelques jours. Je traverse la passerelle du Moulin Noir, site d’un ancien pont ferroviaire, parce que c’est un chouette endroit sur la Meurthe, avec au sud les promesses de Malzéville et Maxéville, et au nord un coude sous Bouxières-aux-Dames avec quelques bancs de galets où je venais me baigner gamin et chercher des fossiles avec des grands de la famille fans de cailloux.

De l’autre côté, sur la rive Champigneulles, après avoir zyeuté tant et plus le mouvement fascinant de l’eau aspirée par la récente centrale hydro-électrique, j’ai filé à gauche mater le cul des brasseries. Ça faisait longtemps que je n’étais pas passé là et ça fera l’objet d’un autre billet. Arrêtons-nous avant, veux-tu bien? Parce que, au niveau du Moulin Noir et un peu au-delà, il y avait le meilleur truc météorologique du monde après la neige et les orages, à savoir le brouillard. C’était chouette. C’était chouette cet air immobile. C’était chouette les arbres qui dégoulinent bruyamment et se répandent au sol en flaques étrangement denses. C’était chouette ces formes incroyables, c’était chouette ces silhouettes d’arbres se découpant durement sur la blancheur, c’était chouette cette eau favorable au narcissisme. C’était chouette, quoi. Faudrait que ce soit plus souvent l’automne et l’hiver. Une fois par an c’est pas assez.

Retrouver Nancy

Revenir à Nancy. Le déconfinement. Quel vilain mot, quel bon moment? Pas si bon, tant nous avons le sentiment d’être toujours en sursis, sur la sellette, tant le risque que cette maladie à la con nous rebondisse à la gueule une fois de plus. Et puis un couvre-feu, c’est sinistre au demeurant. Je ne juge pas les mesures en elles-mêmes, car je serais bien emmerdé si on me demandait ce qu’il faut faire. Mais il ne faut pas se voiler la face et se dire que ça se passe bien. Il faut regarder en face les conséquences de tout ça, de ce mal manifestement nécessaire. Et il va falloir prendre les problèmes à bras le corps. Le retour à la normale? Oui, mais soyons lucides, la normalité à venir ne signifie pas le retour à celle d’avant l’épidémie. Rien que parce qu’il va falloir payer la facture sociale, économique, psychologique de tout ce cirque. Mais elle sera normalité, et on pourra à nouveau se projeter avec des règles du jeu plus claires et qui ne changent pas tous les deux jours… je l’espère en tous cas.

Et puis en attendant, revenir à Nancy. Nancy ne m’a pas tant manqué pendant le premier confinement. Mais avec l’arrivée de mes beaux jours d’hiver, de ce Nancy froid et gris que j’aime tant, avec les ambiances de la Saint-Nicolas qui me sont précieuses, oui, Nancy cet automne m’a manqué. Je travaille en banlieue, mais c’est ce Nancy enveloppé d’obscurité dès 17H00 que je veux, ce sont ces coins reluisants devenus louches et étranges la nuit qui me manquent. Retour à Nancy. Pour de bon, peut-être.

Nancy la nuit, pour se changer les idées

Ma grand-mère était une personne formidable. Elle ne l’a sûrement pas toujours été, et pas avec tout le monde. Alors disons que ses dernières années, ma grand-mère a été une personne formidable pour moi.

Sa dernière année, elle l’a passée à l’hôpital à Nancy, la ville où elle était arrivée enfant en 1932 depuis son Dabo natal. Je parle d’hôpital, peut-être faut-il dire hospice, ou Saint-Charles, tout simplement. Alitée la plupart du temps. A partir doucement. Pendant un an. J’allais la voir une à deux fois par semaine en sortant du travail. C’était dur, en fait, je ne m’en rendais pas compte au début. Mais il fallait que je le fasse, ce truc finalement banal que tant d’autres font tous les jours. Il fallait. C’était notre lien. Et puis à part moi, elle ne voyait presque jamais personne d’autre que l’équipe médicale… Alors je traversais Nancy, je me garais là-bas au parking des Fabriques et j’allais passer du temps avec elle. Au bout de quelques mois, j’ai commencé à sentir que c’était dur. Que j’étais fatigué. Souvent j’avais un poids, là, partout, en quittant la maison hospitalière. Dehors c’était déjà la nuit, alors j’allais toujours faire un tour dans Nancy le soir, pour m’aérer. Me mettre à une terrasse en plein hiver. Le souvenir de ces chocolats chauds et des mains gelées se rassurant, couvrant la tasse, place Saint-Epvre, place Stanislas, place du Marché. J’en profitais pour écrire des cartes et des lettres aux gens que j’aime, me raconter un petit peu, avec une écriture nerveuse et irrégulière à cause du froid. Avant de rentrer, lavé de ce poids, jusqu’à la visite suivante.

Quand elle est partie, un matin d’octobre, je me suis liquéfié. Ça n’a pas duré: dix, vingt minutes peut-être, à ne plus pouvoir retenir mes larmes. J’étais triste, mais pas à ce point. J’étais triste mais j’étais prévenu, je savais, et c’était dans l’ordre des choses de perdre sa grand-mère à cet âge-là. Mes larmes étaient surtout des larmes de soulagement, je crois. Une tension qui s’effondre d’un coup. Une attente qui cesse. Il allait maintenant falloir agir et tout organiser. Heureusement, elle avait déjà tout organisé, elle a facilité la vie de ceux qui restent. Je pense beaucoup et souvent à elle, et à ces soirées étranges. Je pense aussi souvent à François Béranger.