Nancy, faire le combat ordinaire dans les bouts de la ville -1-

Tu me crois ou pas mais Nancy est une ville comme les autres. Ce qui ne me permet pas de comprendre pourquoi elle m’est si chère. Peut-être que j’y ai vécu longtemps? Peut-être que j’aime les zones de confort, qui n’inquiètent que les fuyards et les couards?

Peut-être que j’aime l’endroit où j’ai vécu, indépendamment de la succession des bons maîtres et des débats enflammés à la vacuité appliquée qui continuent à faire sombrer les réseaux sociaux? Peut-être.

Pourtant Nancy est une ville comme les autres. Elle a ses quartiers pourris, ses quartiers chiants, ses quartiers branchés, ses quartiers résidentiels moyens, ses coins rupins. Elle a ses monuments.

Et, ce que je préfère, c’est que dans tous ces endroits intéressants, du plus chiant au plus emblématique et réputé beau comme un camion, il y a des gens qui passent, qui travaillent, qui vivent leur quotidien plus ou moins chouette, plus ou moins épanoui, plus ou moins joyeux.

Et c’est ça qui fait la ville. Le reste, la place Stan, la tour Thiers, les villas de Saurupt et les maisons de Beauregard, le Cèdre et le Tilleul, ce n’est qu’un décor stérile sans intérêt particulier. Le Cèdre est chouette car la nuit on voit de loin les petites lumières aux fenêtres le soir qui sont autant de gens qui font à manger, causent, se disputent, s’aiment, vivent et meurent.

L’Hôtel de ville est chouette uniquement parce que des gens qui se marient en sortent en fanfare sur la place élue monument préféré des Français (qui n’ont que ça à foutre que de plébisciter des tas de cailloux dans des concours biaisés titillant lourdement les fiertés mal placées).

Mais peu importe, ils sortent, les mariés et les mariées, sur la place du gros Stan parfois en fringues tradi néo-conservatrices, d’autres dans des ambiances guinguette un peu trop hype pour ne pas être islamo-gauchistes, d’autres entourés de chants kabyles, d’Afrique centrale ou de Mauritanie.

Nancy, si les gens ne venaient pas la fertiliser depuis coin de la rue ou depuis l’autre bout du monde, elle serait un tas de cailloux et de béton inutile.
Mais comme écrivait un jour un dessinateur messin au style Fluide: «oui mais voilà, il y a les gens…»

Merci les gens, qui donnez un sens, que je l’aime ou non, à ce décor que j’aime, lui, indéfectiblement.

En promenade dans Nancy avec un gens cool (juin 2021)

J’aime bien quand quelqu’un que je ne connais pas me dit dans un commentaire, un MP ou au creux de l’oreille : «Ah bah tiens ça fait un moment que je te suis sur le blog/sur Facebook/sur Instagram (la retape…), on va se promener ou quoi?»

Moi souvent je dis: «bah ouais» et puis on guette Nancy ou ailleurs et je vole le regard de ces yeux nouveaux pour en faire quelque chose ou pas et moi j’aime bien ça. J’ai rencontré des amis, dont deux trois qualitativement irréprochables et éternels (big up Sylvain R., big up Micheline M.), par ce biais. Ce jour-là encore, j’étais avec une personne fort sympatoche qui m’avait dit: «on va se promener ou quoi?».

Ouais, j’ai utilisé «fort sympatoche». Ouais je suis vieux. Ouais j’avais déjà du poil aux pattes (mais pas beaucoup) quand Kurt Cobain s’est flingué. Alors tu vas faire quoi?

Nancy depuis Essey-lès-Nancy

L’autre jour j’étais à Essey-lès-Nancy, aau discret parc du Haut Château (qui n’a pas de maître) et je n’avais d’yeux (mais toujours pas de maître) que pour la vue sur Nancy. C’est un petit parc discret, sur les hauteurs, au-delà de ses lourdes portes de bois. Un endroit que j’aime beaucoup. Même sous la pluie. Ouais, là, il pleuvait.

// La Vadrouille #8 // Pelletée hambourgeoise

Dylan, Téo, Asmik, Prune, dans le bus! On part en voyage scolaire bon sang. C’est sérieux. Est-ce que tout le monde a son panier-repas bio en circuit court? Denis, tu fais quoi avec ces chips premier prix du Lidl? Jette-moi ça. Hein? Oui, dans la pelouse, on s’en fout, cette nourriture satanique déstabilise mes chakras, pas de ça dans mon bus. Loubna, c’est quoi ça? Ah, des graines de chia. Parfait. Sain. Écologique. Tu feras attention, y’a trois emballages, comme c’est de l’import. Oui, tu me demanderas pour ouvrir, avec ta motricité fine de merde, c’est pas gagné. Tu serais pas de Lunéville toi d’ailleurs? Non j’dis ça j’ai pas d’a priori, mais comme j’ai fait mes propres recherches je sais des trucs. Cherche pas, t’as pas le niveau, t’es une enfant, hein. Je suis une adulte. Voilà t’as tout compris. Mais en toute bienveillance, hein? Quand même, on n’a pas travaillé pour rien la relation d’apprentissage.

Louison, tu vas t’asseoir à côté de Tania. Vite. Le chauffeur est en train de s’impatienter je crois. Marie-Pierre? Elle est où elle encore? Marie-Pierre? AVS? AVS? Ah bah voilà, tu faisais quoi? Hein? T’as pas l’habitude qu’on t’appelle par ton prénom? Oui, AVS c’est bien. En même temps c’est dans ton contrat, hein: «précaire sous-payée sous-formée mais récompensée par le sourire des enfants et ça, ça n’a pas de prix. Pas d’obligation d’avoir un prénom». Bon AVS, tu comptes les enfants. Tu sais compter hein? Bon, c’est bien. Tu devrais essayer de passer ton bac un jour si ça se trouve t’as le niveau. Ou de faire du développement personnel. Comment ça tu crois pas à ces conneries? AVS, si je te dis que c’est bon pour toi, c’est que c’est bon pour toi. je suis enseignant, quand même, je sais ce que je dis. Bon tu me comptes tout ça, hein? Moi en attendant je vais jouer à Candy Crush parce que j’ai quarante ans et que je me fais chier dans la vie, tu me dis quand c’est bon.

Quoi? Où on va? Hamza, cent fois je t’ai dit, on va en Allemagne. Oui. A Hambourg. Chez les nazis? Comment ça chez les nazis? Hamza, tu ne dois pas dire ça. C’est comme si je disais en allant en Angleterre, on va chez les bouffeurs de merde. Je le pense Hamza, mais je ne le dis pas. C’est comme ça. C’est la bienveillance. La communication non-violente. Lis des livres un peu. Comment je sais pour les Anglais? Ah bah j’ai fait des études, hein Hamza. Ouais. Bon toi t’en feras peut-être pas vu que tu veux être footballeur. Ah mais libre à toi de rester ignorant et de croire que les Anglais sont des gens normaux hein. Bon elle fait quoi l’autre là? AVS! Alors? 52? Bon bah c’est bon. Chauffeur? Allez zou, on part pour Hambourg. Dans la bonne humeur et la pédagogie!

Être à Fays

Le cheminement, quand on vient de «la capitale», est intéressant. C’est cette bifurcation après Épinal, cette entrée dans la vallée de la Vologne. Par ici elle est généreusement ouverte même si les contreforts du massif sont là. Il guettent, de tous côté, cônes postés, témoins d’une lente érosion. Couverts d’une forêt sombre et quelque peu mystérieuse. Les sapins ne sont pas partout, mais ils créent par places une obscurité grasse, le sous-bois reste invisible depuis la lisière. C’est ce caractère des forêts vosgiennes qui fascine un peu. Mais restons prudemment sur la route. Ça serpente doucement, je suis le seul gars qui roule à 80 par réflexe, j’avais pas vu les panneaux qui disent que la règle a encore changé, de manière très locale, ce qui me laisse perplexe sur la qualité de la gestion de not’ pays. Remarque à 90, sur cette route, je suis aussi le seul. Ici ça roule, et ça meurt très volontiers dans les fossés certains soirs, certaines nuits, certains petits matins. Et puis voici Lépanges, qui comme les autres villages de cette partie de la vallée, a un charme un peu obsolète: tout y est un peu vieux, un peu fatigué, et ma foi c’est un peu reposant, au milieu de cette verdure rutilante, de voir des constructions humaines avoir un peu de patine, un peu marquées par le temps, loin des affres lisses et aseptisés de la capitale. Ceci dit à Nancy, quand j’y suis, je trouve que ces bâtiments récents peuvent avoir de l’intérêt, et même parfois être jolis. Quand je suis à Nancy je suis lucide et je vois bien que la ville c’est effroyablement rugueux, et absolument par lisse ni aseptisé, et que c’est chouette. Mais quand tu arrives dans la vallée de la Vologne, ton cerveau s’adapte automatiquement (sûrement un complot vosgien avec des nanoparticules dans le fromage) et globalement la ville tu as envie de lui faire caca dans sa bouche. Je suis à Lépanges, donc, et là je tourne, contourne l’église, et puis y’a cette petite route minuscule. La dernière fois que je suis allé à Fays, c’était le 14 juillet, ce jour où j’ai autre chose à foutre que de perdre mon temps à célébrer une patrie fictive. Ce jour où il y a beaucoup trop de drapeaux dans l’air. Et il pleuvait des cordes. Et cette petite route qui passe au fond de Lépanges et rejoint Fays, elle est alors magique. Solitaire. Inquiétante. On passe un brin de petit bois, et on y imagine volontiers des esprits vaguement malveillants, vaguement intéressés, vaguement domestiques, toujours ambigus. Flottant là dans une nappe de brume chétive, glissant des feuilles des arbres indifférents comme autant de gouttes de cette pluie opaque, cachés dans les flaques, au fond des nids de poules, prêts à dévier la roue de la voiture de passage vers le bas-côté. Prêts à immobiliser le passant pour avoir une causerie avec lui et tenter de le rouler.

Et puis quand même, j’arrive à Fays, je retrouve des vieux amis même s’il en manque un que nous célébrerons aujourd’hui, et tout est bien, un peu triste, un peu joyeux, un peu mouillé, un peu humainement calorifique. C’est la vie, quoi. C’est Fays.

J’te mets aussi vite fait en fin de billet un peu de musique, hein. Juste pour comprendre cette référence à «la capitale» (oui oui, le groupe est Vosgien, tout va bien).