Le Meeting de l’Air à la base aérienne 133 à Ochey (partie 1)

C’est très compliqué. Si tu me lis régulièrement, tu sais que je jouis d’une culture très peu portée sur la patrie, la fierté nationale ou même régionale, et que j’ai grandi, je le revendique, avec l’idée que «j’peux pas encaisser les drapeaux, quoiqu’le noir soit le plus beau» (même si y’a plus trop de haine dans ses seringues). Je me suis formé avec ça, avec tout ce que ça a de bon et de moins bon. Les gens fiers me fatiguent, m’ennuient, me donnent envie de me jeter d’un pont (mais je le fais pas c’est quand même hyper dangereux). Les gens qui savent, ne doutent point, les gens arrogants, les gens qui associent les préjugés, les personnes aux groupes, ça me rend morose. Je me retrouve tellement dans ce qu’écrivait, sous les obus, Louis Mairet en 1916:

«Prenez cent hommes du peuple, parlez-leur de la patrie : la moitié vous rira au nez, de stupeur et d’incompréhension. Vingt-cinq autres nous diront qu’il leur indiffère d’être Allemand ou Français, que le nom ne change rien à la chose, que dans tous les pays les forts vivent sur les faibles, qu’ils ne connaissent pas cette patrie au nom de laquelle on tue, et on meurt, et que la patrie, s’il y en a une, c’est là où l’on vit bien. Le reste, entraîné dans le mouvement individualiste, renie un préjugé qui associe la personne au groupe, qui étouffe son libre développement, qui lui impose le danger, la mort, au profit d’une société de gavés.»

Autant dire que le monde militaire n’est pas mon monde. Autant dire que discipline, service, obéissance, exécution des ordres, sont des choses qui me hérissent. Autant dire que prendre activement le risque un jour de tuer ou d’être tué, les moiteurs viriles, le culte du corps, de la hiérarchie, de la performance, ce n’est pas mon univers. Autant dire que je manie mieux Louise Michel, Elisée Reclus, Stefan Zweig que Joseph de Maistre, Marcel Bigeard, Eric Zemmour.

Mais au final ce n’est pas si compliqué que ça. Ce à quoi je tiens surtout, c’est mon indépendance, ma et notre liberté et ma curiosité. Si je suis proche d’un certain nombre de mouvances, de partis, d’idées, je n’ai jamais été foutu d’adhérer à un syndicat. A un parti. Je n’ai jamais été foutu de signer en bas des feuilles pour me livrer pieds et poings liés aux côtés des copains. Dans un monde idéal, j’aimerais dire à la face du monde: «je ne prends d’ordres de personne, pas même de mes amis». Au-delà des mes tenaces et constantes affinités et haines idéologiques ou politiques, au-delà de ça, il y a le besoin de pouvoir agir librement et de pouvoir envoyer chier proprement mes propres camarades quand ils m’emmerdent avec leurs stratégies et leurs idéaux claquemurés dans un dogmatisme débilitant. Les dogmes sont nécessaires. Pas le dogmatisme. Si j’ai nombre d’amis d’extrême-gauche, voire issus des contrées situées au-delà, si j’ai des amis qui s’en battent le steak de tout, si j’ai des amis modérés, républicains de droite, des amis ouvriers, des amis artistes, des amis militaires, si j’ai même quelques rares amis qui votent et pensent à l’extrême-droite, je l’assume, et je le revendique. Plutôt la mort que l’entre-soi. Plutôt la mort que de laisser les préjugés bouffer les gens, même ceux du camp d’en face. Les gens passent avant tout le reste. Mon vieux copain de CE2 qui est devenu un peu facho, c’est d’abord mon copain de CE2, et pour le reste si on est pas trop con, on s’arrange. Je suis conscient que c’est le confort de vivre en paix, et pour le moment loin des guerres civiles. Quoiqu’en radotent les vieux réacs déclinistes, sûrs d’eux comme du flétrissement de leurs vies dans leurs pavillons de banlieue sous alarme (les gars si vous voulez une vraie guerre civile, je vous paie le voyage en Syrie, au Mali, voire un voyage dans le temps en Yougoslavie, en Algérie, peut-être même une petite incursion dans cette primesautière fin du XVIème siècle dans notre beau pays… vous m’en direz des nouvelles). Peut-être que ça nous pend au nez, peut-être, qui sait? mais quand quinze couillons d’une couleur qui vous fout la chiasse brûlent une voiture de prolo ou une médiathèque de quartier à [random]-sur-Yvette, c’est pas une guerre civile, les gars, c’est juste de la connerie; strictement de la bonne grosse connerie velue. Revenez sur Terre…).

Alors c’est quoi cette fascination que j’ai depuis toujours pour les guerres, les faits militaires et leur histoire, quel que soit l’angle d’attaque? Que le sujet soit les militaires, les civils, les opérations, l’expérience des combats côté civils, côté combattants, la sociologie des corps armés, les conséquences sociales, artistiques, l’histoire particulière des femmes dans les conflits, celle des enfants, les révolutions technologiques, médicales, sociales, artistiques liées aux conflits, le matériel, les sons, les odeurs, les bourreaux, les victimes, les animaux dans la guerre, l’écologie des conflits, l’homosexualité au front, les lettres, témoignages, récits de tous poils, de toutes époques… Pourquoi je me sens fondamentalement proche de tout ça? Pourquoi je suis tout ouïe et pourquoi je ressens une telle proximité avec quelqu’un qui raconte modestement (les arrogants et les fieraillons de tous bords méritent simplement le mépris le plus souverain) son expérience de la guerre? Si proche des familles de réfugiés venus de pays en feu avec lesquelles je travaille? De cet ami soldat qui a fait des séjours au Tchad, au Mali, en Afghanistan et tient un discours que j’ai pourtant en horreur alors qu’il me passionne ? De ce gars que je fréquentais il y a longtemps dans les concerts punks, qui s’est engagé par dépit, qui a été blessé en Côte d’Ivoire, infirme à vie, et qui n’a pas eu un mot de sympathie des anciens copains de concert qui l’avaient oublié? lui, notre bon vieux camarade, considéré comme un traître avec l’infamie du kaki tatouée sur le front ? alors que c’était juste une jeune gars paumé, et que surtout c’était avant tout notre vieux pote tellement au bout du rouleau, ce vieux pote du fin fond du prolétariat dont la porte de sortie, même bancale, s’était finalement révélée la perte de l’usage d’un membre et du désir de vivre ? Pourquoi je dévore les carnets de combattants, qu’ils soient froids, distancés, militants, patriotes, pacifistes avec la même ferveur ? Pourquoi je peux lire Ernst Junger comme Henri Barbusse, avec le même feu de connaissance des âmes, et la même tendresse pour les auteurs ? Pourquoi je dévore les récits de civils écrasés dans la tourmente ? Pourquoi je n’ai d’oreilles que pour ces amis qui me racontent leur périple d’enfants pendant la guerre Iran-Irak pendant que je regardais le Club Dorothée, leur vie d’enfants et d’adolescents sous les bombes de l’OTAN à Belgrade ou à Subotica en 1999 ? Pourquoi j’écoutais hypnotisé le récit de cet enfant soldat rwandais arrivé très esquinté dans un foyer où je travaillais y’a des lustres? Pourquoi je lis les ouvrages recherchant à comprendre les bourreaux, pourquoi je me tiens loin des jugements moraux faisant des saints et des démons? Si tu ne comprends pas comment ça fonctionne, la «Shoah par balles», si tu ne demandes pas à ton cerveau pourquoi et comment le groupe, le collectif, les idéaux peuvent imposer à l’individu le pire comme le meilleur, si tu sanctifies les victimes et repousses toute tentative de compréhension du bourreau (big up Manuel Valls et le père Desbois, même si le second par son travail vaut mille fois le premier), si tu ne cherches pas à comprendre ce qui se passe, bordel, chez un Salah Abdeslam, un Torquemada ou un Ratko Mladic, bon dieu, comment tu veux lutter contre les futurs eux ? Tu rates simplement la moitié du problème. (oui oui, j’ai bien aimé la série Mindhunters, bah oui).

Plus jeune, ayant déjà mes idées de liberté, d’indépendance, et d’internationalisme, pour le dire de manière brouillonne, je n’assumais pas toutes ces questions, ni cette attirance. Ça pouvait me rendre agressif et incohérent. Et puis on évolue, tranquillement on fait son chemin. Comme à l’époque, je n’assumais pas de réaliser mon attachement et ma tendresse à la Lorraine. Et puis un jour j’ai compris que je n’étais pas fier. Mais attaché. Tendre. Content. Serein. J’ai accepté de même mon intérêt pour des choses que je réprouve à une autre échelle, sur un autre plan, comme les avions de guerre, l’industrie lourde qui a bousillé la planète, l’agriculture industrielle qui l’empoisonne.

Peut-être parce que, justement, je ne me fixe pas de frontières, dans un premier temps. Comme je n’ai signé en bas d’aucune feuille, que je ne suis qu’un compagnon de route, que ma route suit celle de certaines valeurs de longue date, et la route d’autres compagnons de route dont l’importance est fondamentale, encartés ou pas, en tous cas les gens, encore, avant tout. Et puis, j’ai suffisamment confiance en ma morale, en mes valeurs propres, pour avancer à tâtons au gré des rencontres, de ce que la vie, dont je ne maîtrise pas grand chose et que je ne tiens pas plus que ça à maîtriser me balance au travers de la gueule au fur et à mesure que le temps se déroule dans mes cellules. Je n’ai pas peur. C’est peut-être là le premier nœud que je veux garder fermement serré. Le second, eh bien… je suis finalement tellement étranger par nature et par formation à toute cette foutaise d’armée, d’honneur, d’héroïsme et de frontières sur les cartes et dans les têtes que rien ne peut m’attirer plus que ça. L’inverse de mon idéal est ce qui me passionne, car je suis curieux. Comment ne pas passer sa vie à essayer de comprendre ce qu’on ne comprendra jamais? Le délice, la volupté et toute la douceur d’une entreprise interminable et vouée à l’échec. Comprendre les gens. Les choses faisables et achevées me font chier, je crois.

Car avant et après toute discussion, toute explication, comme écrivait un jour Yan Lindingre dans un trivial statut Facebook: «oui mais il y a les gens». Les expériences humaines et les rencontres qui nous modèlent comme-ci ou comme ça. Et la curiosité de savoir, et de percevoir chaque univers intime, d’une richesse toujours infinie, univers sans limites, qui peuple, parfois malgré lui, chaque être humain. Qu’il soit victime ou bourreau. Qu’il soit un héros ou un salaud. Souvent un peu des deux. En me souvenant de cet arrière-grand-père héros de «bataille du rail» à la ville, ayant sauvé maintes vies au péril de la sienne, et pourtant un affreux salaud tyrannique, incestueux et violent dans son foyer.

C’est pour ça que je sais parfaitement où est mon camp, mais qu’on ne me le fera pas choisir contre les humains. C’est pour ça que rien ne me prouve que mes idéaux soient justes, bons ou meilleurs que d’autres. Mais c’est aussi pour ça que malgré tout, je suis prêt à beaucoup pour les défendre. Même si je n’ai aucun espoir qu’ils soient réalisables. Ils sont un carburant avant tout, sûrement pas un objectif à atteindre à tous prix. Si je ne devais retenir qu’une seule citation du fameux 1984 d’Orwell:

«Je hais la pureté. Je hais la bonté. Je ne voudrais d’aucune vertu nulle part. Je voudrais que tous soient corrompus jusqu’à la moelle.»

Autrement… les gens, la curiosité et l’autodérision. Ma Sainte Trinité à moi. Peut-être aussi un peu ma meilleure défense contre la tentation de faire du noir et du blanc, ma meilleure arme pour nager avec bonheur dans ce monde tout en nuances de gris.

Tout ça pour dire que j’ai toujours adoré les avions, de préférence bruyants, les voir gueuler et les sentir puer me ravit, et je me sens bien sur une base aérienne. Aimer une machine et haïr son usage. En jouir et les admirer, alors que si demain on me donne le pouvoir de tous les clouer au sol et de les faire fondre sur place avec toutes leurs munitions et leur putain de kérosène destructeurs, je signe dans la seconde. Alors que si demain on me permet de convaincre tous les militaires de déserter et devenir des cultivateurs zadistes je fournis même le stylo pour signer. Et merde. Qu’est-ce que j’en ai à foutre que ce soit paradoxal? J’ai passé une excellente journée et c’est tout. J’ai vu voler un Typhoon et ça m’a plu. J’ai revu des 2000D en plateau et j’adore ça. J’ai observé la patrouille de France pour la millième fois avec un sourire en coin, en me disant pour la millième fois: bravo pour la performance irréprochable, c’est foutrement impressionnant, mais quand même, c’est décidément too much pour moi: les machines m’intéressent plus que les symboles.

Il n’y a qu’une chose, dans toutes ces photos, qu’une chose qui me met très mal à l’aise et contre laquelle ma Sainte Trinité ne peut rien: celles où l’on voit des enfants auxquels on fait tenir en main des armes de guerre, et auxquels on explique leur fonctionnement comme si c’était une scie sauteuse, et qu’il n’y avait pas d’autre implication. La cible, l’objectif, l’ennemi, dit le gars qui présente les tromblons. Bref, la personne que tu vas tuer. Qui va mourir par ta main. Bref, tout un univers infini que tu vas éteindre. Ce serait plus clair. Et merde, laissons aux moins les enfants en dehors de nos turpitudes d’adultes.

Putain, ça y est, c’est bon? Je me suis assez justifié d’être allé au meeting aérien à Ochey hein? On dirait un socialiste, pas trop convaincu lui-même, qui essaye péniblement de donner une explication altruiste à son passage la queue entre les jambes au camp de notre petite fadaise crotteuse de président.

Et tout ça pour quelques photos même pas sensationnelles. Hé, hein.