Le lourd août en Lorraine

La Lorraine, c’est semi-continental. C’est à l’échelle française quasiment les steppes de Sibérie, non?

Non, peut-être pas.

Mais par ici, si août est moins brillant qu’ailleurs, il a une désagréable pesanteur qui peut marquer toute une enfance. Les Grandes Vacances commencent dans la lumière de juin, qui éclate en juillet. Et puis vient août. La saison des orages. Si ils peuvent éclater et ces derniers jours l’ont montré, les orages peuvent aussi menacer, menacer, écraser, longtemps, pendant des jours et des jours, puis s’évacuer sans soulager de cette pesanteur brûlante.

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Nous n’avons pas la mer à côté de nous, ici. Pas de grande masse d’eau régulatrice. Ici, la grande masse d’eau, c’est la Madine, c’est Pierre-Percée, ou Mittersheim… ça ne fait pas la fraîcheur océane, la brise marine, tout ça.

Dimanche, c’était un jour d’août en Lorraine comme mon enfance en porte la trace. Ces journées d’août, longues non par leur durée, non par le nombre de fois où l’aiguille des secondes fait le tour du cadran, mais par la touffeur qu’il fait. Il fait touffe, qu’on dit d’ailleurs, ici. Pour les Sudistes, les belles chaleurs sèches et lumineuses. Pour nous, cet air flou, gorgé de soleil glauque, cet air immobile, poisseux, que sillonnent les guêpes énervées par la pression, qui tournent autour des mirabelliers, des quetschiers et des bennes à ordures; le ronronnement de grosses mouches paresseuses qui viennent jeter une papille au mélange de vin et de moutarde que mon grand-père préparait au fond de son assiette pour saucer le jus de la viande. Les moucherons collant à la sueur, agaçants, étourdis de torpeur, et chassées par des hirondelles hystériques en rase-mottes.

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Chaque geste coûte, tout est aiguisé. Quand j’étais gosse, je trouvais que les orties piquaient plus fort. L’eau des baignades dans les étangs où la baignade était interdite était plus saumâtre que jamais. Le petit balancement des arbres chargés de fruits nous disait que l’air n’était pas si immobile que ça, que là-haut, loin, ça commençait à tanguer, à cisailler dans les hautes sphères, au sommet de ces immenses champignons.

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Au fur et à mesure que ces journées d’août en Lorraine avancent, bien malin qui peut dire où est passé le soleil, et pourtant, chacun de plisser les yeux, blessé par une lumière assassine et anormalement aiguë. Une journée comme ça, ça ne me propulse pas en enfance, non, c’est tellement la journée idéale et effrayante de l’image que j’ai de ce mois en Lorraine que c’est simplement une confusion qui s’exerce dans le cycle de ma propre vie, qui se retrouve soudain désorganisé par un cycle plus grand, celui du climat. Tout se mélange. Les impressions, les sensations, les odeurs d’hier et d’aujourd’hui se rencontrent et se reconnaissent. C’est aujourd’hui comme hier, c’est «toujours», à mon échelle.

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On se surprendrait à lever un poing rageur et dérisoire vers le ciel: «Bon dieu, tu va venir, oui? Tu vas venir? Tu vas venir nous libérer de toute cette torpeur, cet étouffement, quel qu’en soit le prix?». Les odeurs. Elles éclatent comme jamais. Celle des mirabelles mûres, tombées au sol, pourries, qu’on piétine et qui nous font déraper, celle du fumier, celle de l’herbe et des fleurs, à la cambrousse. Parfois, gamin, je tendais tant l’oreille pour entendre le premier tonnerre que je l’entendais des heures avant qu’il n’existe. L’envie et la peur. Le délice de l’attente inquiète.

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C’est comme si la Lorraine avait chopé une mauvaise crève. Tout est ouaté, tout est brûlant, tout fait un peu plus mal, tout est un peu plus désagréable, corrompu. Je m’en régalais, je m’en régale toujours. Parfois, une petite pluie très fine et très courte vient tomber, presque invisible, précédant l’orage d’une petite heure. L’odeur de terre mouillée ravage alors tout, couvre tout. Même en ville, les trottoirs humides se mettent à dégager cette entêtante odeur, celle du mois d’août. Mais le calvaire reprend très vite, instantanément évaporée, la petite pluie sature l’air encore un peu plus. On est en nage. On n’a plus un instant envie de bouger.

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Au loin, ça commence à venir. Le premier grognement. Improbable. Dans le vrombissement des insectes plus excédés que jamais, on n’est pas sûr. Mais on cherche déjà quel sera notre abri, et, enfants, on se souvient bien qu’il faut éviter les arbres. Mais on a déjà parcouru la cambrousse en bande depuis le matin, et la maison n’est pas tout près. Et même si elle est tout près, on oubliera de s’y abriter, sauf si l’appel des parents, oncles, tantes, grands-parents vient retentir. On reviendra, mais de mauvaise grâce. C’est quand même si bien de jouer à se faire peur jusqu’au premier éclair, jusqu’à la première goutte, comme on jouait à se faire peur par le passé, jusqu’au premier sang…

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Oui! Au bout de la vallée, la pluie est là, c’est bien sûr, cette fois-ci. On ne voit pas bien les éclairs, ils sont diffus, filtrés, c’est un flash dont on ne saurait donner la direction, comme s’il était tout autour de nous. A Uzemain, à Sivry, à Hattonchâtel ou à Mulcey, on frissonne, on s’exclame. Les gamins battent lentement en retraite, les animaux frappent le sol de leurs sabots dans les parcs, même les adultes lèvent un œil concerné vers le ciel. Ceux qui n’ont rien vu venir cavalent dans tous les sens pour rentrer le linge, les enfants, le caniche. Le monstre est à nos portes.

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Mais il s’amuse, il nous contourne soudain, l’orage, au dernier moment. On regarde vers les nuages, vers le mur de pluie, fascinés, dos au plateau voisin. Sans savoir, alors qu’on l’a si souvent expérimenté, que l’orage est en train de revenir là, juste dans notre dos, de l’autre côté du plateau, l’un de ces beaux plateaux lorrains, pour nous tomber sur le râble d’un coup, sans prévenir. Le vent n’est pas si fort pour le moment. Qu’est-ce qui nous alarmerait?

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D’ailleurs tout ceci m’a l’air bien terminé. Encore une fois, l’orage est passé au loin, sans nous flatter. La touffeur revient au galop. Encore une longue nuit à mal dormir, enquiquiné par la moiteur.

Et puis voilà. D’un coup, en quelques secondes, l’orage passe le plateau et dévale sur nous comme une charge de cavalerie. Le vent, les gouttes pansues qui explosent de tous côtés, les éclairs, les nuages si bas qu’ils risquent de nous scalper, et tout ce vacarme, comme ça, de la violence débridée qui nous balaye. Sans prévenir.

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C’est là qu’on se met à courir. Pour s’abriter. Mi-riant, mi-inquiet. C’est là que l’histoire se répète toujours, depuis mon enfance: on vient attendre l’orage, on vient le braver, et puis, au final, on bat en retraite, et c’est toujours lui qui gagne. Et on sait très bien que ça ne changera pas. Mais on reviendra quand même la prochaine fois. Parce que ça fait du bien de se faire peur, de se sentir en danger à peu de frais, de sortir quelques minutes des carcans de la sécurité et de la prudence et du bonheur pépère imposés, histoire d’avoir peur, d’être impressionné, émerveillé par la sauvagerie du ciel, et de se sentir juste un peu en vie. Trempé et très en vie.

Merci août, merci l’orage, merci la Lorraine, merci mon enfance et mon maintenant!

12 Replies to “Le lourd août en Lorraine”

  1. Quel style… c’est moselien !

    😉

  2. … avec 2 « l » !
    🙁

  3. Oh oh, ce coup de coude complice!

  4. Très belle et très juste description du mois d’août en Lorraine.
    Chapeau pour le texte et les photos !

    1. Merci. Ça me tenait pas mal à cœur.

  5. A propos, t’as vu mon mail ?

    Le « grand Jacques »! 😀

  6. Oui, oui, je m’y colle, à cette prise de contact.

  7. Joli, merci pour ce beau billet

  8. merci, ça fait plaisir de lire ce texte

    1. Tout l’plaisir est pour moi, comme on dit dans le jargon.

  9. Photos et texte, tout droit à mon coeur exilé.

  10. Tant mieux: le travail est fait, alors.

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