Bienvenue chez toi #1 / La vieille maison dans les Vosges

Les vieilles maisons. Je les aime tant, je ne saurais m’en cacher. Et je sais m’y cacher. Il y a quelques vieilles maisons que j’ai l’occasion de voir comme ça, au petit bonheur la chance. Chacune, indépendamment de ses habitants, est un genre d’obscur refuge. L’enfance est toute proche. En voisine. L’enfance et ces heures passées dans les vieilles maisons, à jouer, explorer, tomber, avoir un peu peur, avec des autres mômes, et surtout seul. Seul, dans une maison, dans une ville, dans un livre, c’est là qu’on découvre pour de vrai. Il y a des vertus au groupe. Il y en a d’autres à la solitude.

En Lorraine, souvent, dans les vieilles maisons, on a de la chance, parce que qu’il y a ces immenses charpentes sous lesquelles gisent ces incroyables espaces qui surplombent l’habitation en elle-même. Et puis tous ces recoins, partout. La grange, l’étable quand elle est conservée. Quand j’étais gamin j’avais déjà de ces vieilles maisons à parcourir, pendant le week-end, pendant les vacances. Ces vieilles maisons dont un quart est l’habitation, et tout le reste, un lieu de découvertes infinies, de bazar, de bordel, d’objets mystérieux, anciens, dangereux, poussiéreux. Le bonheur d’aller enfin d’aller visiter ce recoin, armé d’un courage nouveau insufflé par le visionnage de ton premier Indiana Jones, par la pensée de cette fille de ton école dont la vue te tord le ventre, par le simple besoin de savoir ou de te faire peur. Ce recoin où tu n’as jamais osé aller avant, parce qu’il est sale, parce qu’il y fait sombre, parce qu’il est envahi d’objets effrayants, parce qu’on te l’a interdit. Le tremblement de l’aventurier qui explore un tombeau maudit. Ce recoin impossible avec ses toiles d’araignées sans âge, croulant sous la poussière et les morceaux d’insectes morts, secs comme une pelouse calcaire dominant la vallée de la Meuse, à la fin août. Des générations d’araignées se sont ingéniées à te planter le décor. L’aventure au coin de la grange.

Mes vieilles maisons de môme, celles que je fréquentais, elles étaient à Sivry, près de Nancy, elles étaient à Uzemain, dans les Vosges. En Normandie aussi. Puis, adulte, j’ai fait connaissance avec celle de Xures, qui s’endort au bord du canal, celle de Bulainville, en Meuse, qui naquit des ravages de la guerre. La Meuse, tu sais, c’est fameux. En Meuse il y a aussi celle de Béthelainville, fort vieille et redevenue neuve, et cette autre de Béthelainville, bien plus récente mais devenue vieille. Celle de Rouvrois, d’où l’on entend de partout les peupliers bruisser langoureusement au bord du canal, comme on entend la mer de partout, sur l’île d’Houat au large de Lorient. Et puis la grange de Louppy-sur-Chée sous laquelle on se réfugie pour regarder le déluge tomber des entrailles de cet orage. Les deux de Vigneulles-lès-Hattonchâtel: dans la première on mange du sanglier jusqu’à l’endormissement de 15H. Dans la seconde on goûte les alcools dans les bombonnes en fatras pour retrouver cette fameuse mirabelle de la dernière fois, et souvent on n’arrive pas jusqu’à elle, parce que la sieste guette, une fois encore, vers 15H. Je me suis aventuré dans celle d’Hattonchâtel, même: étriquée, renfoncée, misérable vue de la rue, elle réserve ses vastes mystères et ses merveilles sans fin seulement pour qui y pénètre. En Moselle, je fréquente parfois celle de Château-Voué, avec son long et étroit couloir préservé, aux dalles usées, lisses, brillantes. Et de retour dans les Vosges, j’ai eu l’occasion de fureter celle de Fays, accompagné par la voix de stentor de son propriétaire tragiquement merveilleux. Celle de Fays, que l’on voit dans ce billet.

Si tu n’y prends pas garde, tu peux y passer des heures, pourquoi pas ta vie. Ça fait un peu peur, dans les zones non-habitées de ces vieilles maisons. Le temps ne passe plus, lui aussi est comme retenu, captif, grillant lentement derrière cette vitre douteuse qui filtre l’été, se cognant au carreau comme une abeille égarée, qui ne sortira plus d’ici, et qui sèchera, en se souvenant de son enfance. Il faut s’ébrouer, et tendre l’oreille, pour en sortir, pour ne pas s’y déposer comme la poussière épaisse que soulèvent tes maigres pas. Il faut tendre l’oreille pour entendre, étouffés, les rires de la bonne compagnie, là-bas dans la cuisine, dans la salle à manger, qui joue aux cartes, qui joue aux dés, qui pérore sur l’état du pays et refait le monde sans rien y connaître. Alors tu te souviens que tu es parti cinq minutes prendre l’air, car on n’aime jamais tant les gens que quand on revient d’un congé qu’on s’offre comme un rêve de sieste d’après-repas. Cinq minutes ou cinq heures, c’est ça le piège. On ne sait jamais dans le monde immobile des vieilles maisons, ce monde magique, magnifique et inquiétant que peuplent depuis ton enfance des oiseaux morts, des crottes de souris et des trésors sans limites. Il faut laisser ce monde bizarre, et replonger dans la douce tourmente de la bonne compagnie.

Vous en êtes où alors? Sarkozy? Ah m’en parle même pas, de Sarkozy, on va encore s’étriper. Mais non, j’te dis, ça n’a rien à voir avec les 35 heures, c’est pourtant pas compliqué à comprendre. Et en même temps tu veux qu’ils fassent quoi les Palestiniens? De toute façon la PAC c’est vraiment une sacrée entourloupe. Oui. Voilà. Pas plus haut que le verre, le Picon. Merci. Ouh. J’ai sommeil d’un coup.

Pendant ce temps, dans le monde parallèle de la vieille maison, qui sait ce qui se passe, ce qui se murmure, ce qui se trame ?

2 Replies to “Bienvenue chez toi #1 / La vieille maison dans les Vosges”

  1. C’est tres bien ecrit . Je suis fier de bien connaitre cet ecrivain et photographe pitoresque. Antoine w.

    1. Merci! Il est content, le gaillard, de connaître la vieille maison de Château-Voué et ses habitants!

Laisser un commentaire