Nancy la nuit, pour se changer les idées

Ma grand-mère était une personne formidable. Elle ne l’a sûrement pas toujours été, et pas avec tout le monde. Alors disons que ses dernières années, ma grand-mère a été une personne formidable pour moi.

Sa dernière année, elle l’a passée à l’hôpital à Nancy, la ville où elle était arrivée enfant en 1932 depuis son Dabo natal. Je parle d’hôpital, peut-être faut-il dire hospice, ou Saint-Charles, tout simplement. Alitée la plupart du temps. A partir doucement. Pendant un an. J’allais la voir une à deux fois par semaine en sortant du travail. C’était dur, en fait, je ne m’en rendais pas compte au début. Mais il fallait que je le fasse, ce truc finalement banal que tant d’autres font tous les jours. Il fallait. C’était notre lien. Et puis à part moi, elle ne voyait presque jamais personne d’autre que l’équipe médicale… Alors je traversais Nancy, je me garais là-bas au parking des Fabriques et j’allais passer du temps avec elle. Au bout de quelques mois, j’ai commencé à sentir que c’était dur. Que j’étais fatigué. Souvent j’avais un poids, là, partout, en quittant la maison hospitalière. Dehors c’était déjà la nuit, alors j’allais toujours faire un tour dans Nancy le soir, pour m’aérer. Me mettre à une terrasse en plein hiver. Le souvenir de ces chocolats chauds et des mains gelées se rassurant, couvrant la tasse, place Saint-Epvre, place Stanislas, place du Marché. J’en profitais pour écrire des cartes et des lettres aux gens que j’aime, me raconter un petit peu, avec une écriture nerveuse et irrégulière à cause du froid. Avant de rentrer, lavé de ce poids, jusqu’à la visite suivante.

Quand elle est partie, un matin d’octobre, je me suis liquéfié. Ça n’a pas duré: dix, vingt minutes peut-être, à ne plus pouvoir retenir mes larmes. J’étais triste, mais pas à ce point. J’étais triste mais j’étais prévenu, je savais, et c’était dans l’ordre des choses de perdre sa grand-mère à cet âge-là. Mes larmes étaient surtout des larmes de soulagement, je crois. Une tension qui s’effondre d’un coup. Une attente qui cesse. Il allait maintenant falloir agir et tout organiser. Heureusement, elle avait déjà tout organisé, elle a facilité la vie de ceux qui restent. Je pense beaucoup et souvent à elle, et à ces soirées étranges. Je pense aussi souvent à François Béranger.

Laisser un commentaire