Le col de la Chapelotte -1- babillage introductif autocentré et premières photos

Comme on le lit, à raison, La Chapelotte est un secteur oublié. Le col de la Chapelotte. Là-haut, au-dessus de Badonviller. Dans la petite montagne, qui pour avoir une altitude modeste n’en possède pas moins un relief assez sauvage et impénétrable. Un secteur oublié? Nous voici revenus en 1914, dans les Vosges. Il en va de la Première guerre mondiale comme de tout ce qui a une attache géographique. Si l’on saisit l’ensemble, c’est nécessairement au détriment du détail. Il n’y a que quelques années que la Chapelotte revient dans les conversations d’érudits du conflit. La Société Philomatique Vosgienne n’y est pas pour rien. Le couvert forestier, dense dans ces Vosges gréseuses, sombres et « habitées », a conservé en place bien des choses.

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Tranchées, observatoires, sapes, galeries de mines, entonnoirs, parfois du petit matériel… en particulier côté allemand, où des ensembles très structurés sont encore très lisibles dans le sous-bois, sans compter des réalisations monumentales très étonnantes: hôpitaux, téléphériques, cimetières in situ, et abandonnés là… c’est que quand la guerre dure et s’enterre dans un terrain comme celui-ci, vient un temps où les sommets verrouillés favorisent un calme relatif, on n’attaque plus guère, on fait son trou, directement dans le grès, à l’arrière, mais toujours dans la montagne, de véritables petits villages de chalets naissent dans cette montagne soudainement peuplée de milliers de soldats qui vivent dans les bois.

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On plante des fleurs, on capte les sources, et on serre les fesses quand les tirs de mortiers, dits « crapouillots » côté français, terribles, arrivent sans crier gare; lors des coups de chien qui très ponctuellement, passé 1915, déchirent parfois un calme total qui pouvait durer des jours pour enflammer quelques minutes, quelques heures, la montagne.

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Quand ce n’étaient pas les mines qui arrachaient brutalement au sol la terre, la roche, les hommes, dans certains « mauvais » secteurs. Les mauvais secteurs sont aussi ceux où le no man’s land ne fait qu’une vingtaine de mètres de large. On n’y occupe point les tranchées en permanence, seuls des petits postes, des patrouilles y maintiennent une présence intermittente. A la merci du premier coup de main ennemi venu. Les veilles angoissées.

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Ailleurs, le no man’s land peut avoir la largeur d’une vallée… Début 1917, un sacré coup de sang va pendant quelques jours éprouver la montagne, et les « vieux » territoriaux français, voués aux travaux et garnisons de réserve, se retrouvent soudain contraints à combattre en première ligne, surpris, dans des conditions très difficiles.

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Je ne sais pas pourquoi j’ai toujours été attiré par ce conflit, ni pourquoi il génère en moi cette empathie avec ses combattants. Je ne sais pas pourquoi ça résonne. Être lorrain, et avoir très tôt aimé barouder dans la région doit tenir son rôle, tant la guerre est une banalité sous-jacente dans notre province longtemps marche militaire. Il m’a fallu beaucoup grandir avant de réaliser que ce qui m’était une banalité, les cimetières militaires, les restes de tranchées dans les bois, les obus qu’on trouve en creusant dans les champs, les forts, ce n’était rien de très commun ailleurs en France. Ni en Allemagne, note. Les guerres, ont les a subies, on les a faites, en Lorraine. Avec fatalisme. Et aujourd’hui, tous ces restes figés dans le sous-bois vosgien, ça me donne toujours ce petit frisson, comme un vertige passager. On a fait ça. On a vécu sa jeunesse ici, on y est mort, loin de sa province, loin de son pays, ou, et surtout loin des siens.

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Dans cette montagne que peuplèrent la vie comme la mort. A se sentir parfaitement étranger à cette vie contre la vie, et à se sentir très proche de cette vie malgré tout, de ces gens pas bien différents de moi, pas bien lointains, mais aussi impénétrables que toute altérité, pas bien importants individuellement, mais qui collectivement, et malgré eux, cristallisèrent une époque, une époque qui n’est pas étrangère à la nôtre car elle l’écrivait, je le crois, une époque qui suinte de tous les côtés.

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Vois comme c’est confus, et comme je n’ose pousser, par humilité peut-être, par chocottes sûrement, les analogies, et les échos profonds que ça réveille en moi, sur ma place, dans le monde, à présent, la sensibilité aux traces des autres, dans l’espace comme dans le temps, la peur de l’oubli, la fascination pour cette vie réelle qu’ils eurent, et qui ne peut exister matériellement aujourd’hui que dans notre imagination, qui superpose, recompose, fabrique et adapte des sons, des odeurs, des vibrations, des textures, en partant du matériau figé là, sous nos yeux, dans les bois, et en lui faisant rencontrer notre être profond, pour fournir quelque chose de nécessairement faux, d’insatisfaisant, mais qui met tout de même en branle, et peut-être d’ailleurs pour cette raison, la machine à émotions.

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Mais entendons-nous bien: je ne crois pas que ces combattants, ces « soldats-paysans » comme on a pu l’écrire, aient quoi que ce soit de vertueux. De plus vertueux, j’entends. Je ne crois pas qu’ils nous donnent de leçon. Ils nous apprennent des choses, tant de choses, mais ne nous donnent pas de leçons. Je ne pense pas qu’ils vécurent des temps héroïques. Je déteste tous ces discours qui s’emparent d’eux pour donner des leçons anachroniques de prétendue vertu aux monde d’aujourd’hui, prétendument décadent. C’est ignorer ce qu’est, ou ce que devrait être fondamentalement l’histoire. C’est croire et confisquer. Et ne pas foutre la paix à tous ces gars enterrés à droite à gauche dans la montagne, dans les cimetières militaires, dans leurs villes et villages pour ceux qui sont revenus. Je ne les admire pas, mais je les aime, je crois.

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C’est refuser de leur accorder enfin la paix. C’est continuer de les utiliser malgré eux, hier pour exposer leur chair aux armes pour le bénéfice d’une patrie « qu’ils ne connaissent pas », aujourd’hui pour exposer leur mémoire aux sirènes d’une actualité immédiate. Ils méritent d’abord qu’on leur foute la paix, et qu’on arrête de croire qu’il s’agit de marionnettes inertes que n’importe qui peut triturer à son avantage. Non, ils ne sont pas à notre service. Leur souffrance n’appartient à personne. Et pour ce qui est du service, ils ont donné. Moi, et ce n’est que moi, ils me donnent de l’universalité, très enracinée. Et ça c’est un paradoxe qui me tient bien debout, tu sais.

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Et un jour je comprendrai mieux cette obsession un peu délicate pour le premier conflit mondial. Un jour peut-être.

 

7 Replies to “Le col de la Chapelotte -1- babillage introductif autocentré et premières photos”

  1. Oooh là, l’obus !!! Le service de déminage n’est pas venu le récupérer ?
    En tout cas, je ne connaissais absolument rien de ces lieux ! Tout comme le cimetière allemand abandoné, ça donne l’envie de connaître.

    1. Pour ce qui est du déminage, il en ressort tellement tous les ans que beaucoup échappent à sa vigilance. Quand gamin je me trimballais dans des coins comme ça, c’était assez fréquent d’en voir en forêt.

  2. impressionnée par ces « méditations photographiques »…
    très beau texte, qui donne une tout autre dimension à tes photos, et les distingue du pur « documentaire »…

  3. Magnifiques photos
    j’ y suis venu , une fois , seul …ce site est envoûtant !
    Merci pour vos commentaires , à la hauteur de ce qui s ‘ est passé sur ces collines

    1. Merci beaucoup. Je suis heureux de votre commentaire. Le lieu mérite qu’on s’y attarde en effet, et je plains qui ne serait pas ému en ces lieux, que ce soit par la beauté de la moyenne montagne ou par le récit et les traces de leur vie et de leur mort. Les deux, pour ma part.

  4. bonjour je voudrais savoir es que les tunnel sont encore en bonne état et la roche es qu’elle céfrite et vous avais vue dans une tunnel des rails et je voudrais savoir ou et le tunnel qui descend très bas et es que c’est une bonne ide de visiter les tunnel ou es que c’est dangereux

    1. Bonjour,

      Je pense que ce n’est pas une bonne idée.

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