Le col de la Chapelotte -6- Le commandement

Mais alors tous nos gars dans la montagne, comme ça, ils s’organisaient comme à Summerhill, c’est ça? La vie au grand air, la saine inspiration?

Pas vraiment, tu t’en doutes. Surtout qu’ici on est côté allemand, et que la tradition impériale, elle aime bien ça, les trucs carrés qui plaisantent pas. Il est bien entendu que des officiers parcourent tout ça, organisent et désorganisent, c’est selon, la vie comme la mort dans ce coin des Vosges. Officiers qui étaient bien rangés dans des postes de commandement dont voici quelques locaux supposés.

DSC_0102 DSC_0103 DSC_0105 DSC_0106 DSC_0107 DSC_0108 DSC_0110 DSC_0112 DSC_0113 DSC_0114 DSC_0117 DSC_0118 DSC_0119 DSC_0120

Le col de la Chapelotte -5- Le téléphérique allemand

Parce que oui, du coup. A faire la guerre dans la montagne, et à vouloir y construire en plus des choses… on a mis en place des téléphériques. Nous sommes ici côté allemand, et en présence des locaux d’un de ces ouvrages. Je suis tombé en amour avec cet endroit: sa destruction probablement par ses constructeurs lors de leur retrait en novembre 1918 lui a donné une apparence aérienne, presque élégante. De la dentelle de béton. On dirait un temple perdu dans la jungle du deuxième Indiana Jones…

DSC_0164

DSC_0167

DSC_0168

DSC_0169

DSC_0171

DSC_0174

DSC_0176

DSC_0180

DSC_0181

DSC_0182

DSC_0183

DSC_0184

Le col de la Chapelotte -4- L’hôpital allemand

Dans un coin de montagne qui était un véritable village, entre citernes, casernements, sources, téléphérique, grottes aménagées, dépôts, les Allemands avaient installé contre la falaise un hôpital. La monumentalité du lieu est épatante si l’on se considère en guerre et « en campagne ». Les intérieurs étaient soignés, y compris la chapelle avec sa frise. A l’arrière, creusé dans la pierre, un tunnel de communication bien à l’abri relie les différentes pièces, et mène à des sorties un peu plus éloignées, ou monte vers les lignes. L’ensemble laisse songeur par son soin esthétique, son ampleur. Et par l’imagination qui raconte tous les gars qui ont eu ces murs et ces plafonds comme dernières visions avant de mourir. Un hôpital de campagne…

DSC_0129

DSC_0130

DSC_0131

DSC_0132

DSC_0134

DSC_0138

DSC_0141

DSC_0144

DSC_0145

DSC_0147

DSC_0148

DSC_0150

DSC_0151

Le col de la Chapelotte -3- Se promener, guerre, nature et plafonds sur la gueule

De retour sur notre champ de bataille vosgien. On s’y promène. La montagne est jolie, il faut savoir aussi lever le nez de sa tranchée pour mêler l’intéressant à l’agréable. Des parcours existent à présent, et les plus belles choses à voir, au sens monumental, se trouvent dessus. Avec une lampe de poche, on peut voir certains intérieurs sans difficulté, en tous cas pas plus que quand on fait un tour dans une grotte très modeste en bord de Moselle juste avant Toul, par exemple. Mais comme dans l’exemple précédent, où certaines grottes sont profondes et dangereuses, on aura soin de ne pas s’y aventurer en tongs et sans guide avisé. Il en va de même ici. Un simple gros bon sens suffit normalement pour se dire: tiens. Le plafond non étayé de cette galerie artificielle en grès soumis à une intense humidité semble vouloir revenir à son état de sable fin. Et si je n’y mettais pas les pieds? A moins d’aimer mourir écrasé sous dix mètres de couches de grès, ce qui tiendrait du vice.

Il y a bien assez de choses à voir sans prendre de risques pour jouer à ajouter des morts aux morts.

Enfin, on se souviendra que la basse montagne regorge de tiques, de moustiques et de taons à cette saison. Les cavités sont aussi le domaine des araignées, mais ces dernières, en plus d’avoir une esthétique parfaite, sont diablement utiles. Contrairement, comme chacun sait, aux autres créatures citées, qu’un programme de destruction par tapissage de la forêt vosgienne aux pesticides par B52 devrait pouvoir éliminer dans la joie et le progrès. Comment ça? J’ai confondu avec les lobbies des fabricants de graines qui cherchent à mettre fin à l’humanité avec la bénédiction de nos institutions? Ah désolé, je me trompe à chaque fois.

DSC_9785

DSC_9794

DSC_9801

DSC_9809

DSC_9812

DSC_9816

DSC_9820

DSC_9832

Le col de la Chapelotte -2- Les cimetières allemands

Quelques images des deux cimetières allemands de la Chapelotte. Perdus dans la montagne, le premier est assez accessible, et le second vraiment perdu dans un petit bois de sapins. On a de quoi rester arrêté devant ces sépultures abandonnées, et ce naturalisme romantique très germanique, qui domine sur les symboles religieux. Un air païen, au milieu de la montagne, devant ces pierres oubliées qui exaltent la symbolique patriotique avant tout, dominées par la feuille de chêne. On croirait que l’on observe les sépultures de vieux guerriers oubliés comme dans les gestes héroïques anciennes, et point de soldats conscrits ou engagés d’une armée permanente et industrielle du XXème siècle. En ceci, l’effet recherché est atteint, et perdure. On n’oublie pas une fois encore que les Allemands n’ont pas de tels lieux dans leur pays, l’intégralité de ce front se trouvant en France ou en Belgique. On pense aussi à l’importance de la thématique du sol sacré dans ces années-là, en particulier en Allemagne: là où l’on enterre nos morts est le sol sacré de la patrie. Tout un univers, un imaginaire qui trouve prise sur un réel fort différent, souvent contradictoire, dans ce traitement des morts et de leurs sépultures. On se souviendra aussi qu’il existât, pendant la guerre, tout un mouvement en Allemagne qui consistait à planter un arbre sur le sol allemand pour symboliser chaque soldat mort. Quelques forêts doivent leur existence à la guerre, si l’on peut dire.

Cette manière d’aborder la réalité crue du conflit par la bande est passionnante: comment les imaginaires nationaux, fut-ce dans des thématiques patriotiques, voire telluriques, réalisent une sacralisation du fait guerrier au milieu d’un conflit industriel, d’une mort de masse, anonyme, technologique? Ce type de cimetière allemand, monumental, naturaliste et forestier existe-t-il ailleurs que dans les Vosges? Je me demande par là si la topographie, proche de celle de certaines régions allemandes, et propice au naturalisme romantique, ne favorise pas ce type de réalisations?

Autant de questions à approfondir…

NB. Sur la dernière photo, je ne suis pas convaincu qu’il s’agisse d’une pièce de sépulture. Mais comme dit Alain Litaize: « Ça a au moins le mérite d’exister ».

DSC_9946

DSC_9948

DSC_9952

DSC_9962

DSC_9963

DSC_9964

DSC_9965

DSC_9966

DSC_9971

DSC_9972

DSC_9976

DSC_9982

DSC_9988

DSC_9993

DSC_9994

DSC_9995

Le col de la Chapelotte -1- babillage introductif autocentré et premières photos

Comme on le lit, à raison, La Chapelotte est un secteur oublié. Le col de la Chapelotte. Là-haut, au-dessus de Badonviller. Dans la petite montagne, qui pour avoir une altitude modeste n’en possède pas moins un relief assez sauvage et impénétrable. Un secteur oublié? Nous voici revenus en 1914, dans les Vosges. Il en va de la Première guerre mondiale comme de tout ce qui a une attache géographique. Si l’on saisit l’ensemble, c’est nécessairement au détriment du détail. Il n’y a que quelques années que la Chapelotte revient dans les conversations d’érudits du conflit. La Société Philomatique Vosgienne n’y est pas pour rien. Le couvert forestier, dense dans ces Vosges gréseuses, sombres et « habitées », a conservé en place bien des choses.

DSC_9744

 

DSC_9746

Tranchées, observatoires, sapes, galeries de mines, entonnoirs, parfois du petit matériel… en particulier côté allemand, où des ensembles très structurés sont encore très lisibles dans le sous-bois, sans compter des réalisations monumentales très étonnantes: hôpitaux, téléphériques, cimetières in situ, et abandonnés là… c’est que quand la guerre dure et s’enterre dans un terrain comme celui-ci, vient un temps où les sommets verrouillés favorisent un calme relatif, on n’attaque plus guère, on fait son trou, directement dans le grès, à l’arrière, mais toujours dans la montagne, de véritables petits villages de chalets naissent dans cette montagne soudainement peuplée de milliers de soldats qui vivent dans les bois.

DSC_9751

DSC_9774

On plante des fleurs, on capte les sources, et on serre les fesses quand les tirs de mortiers, dits « crapouillots » côté français, terribles, arrivent sans crier gare; lors des coups de chien qui très ponctuellement, passé 1915, déchirent parfois un calme total qui pouvait durer des jours pour enflammer quelques minutes, quelques heures, la montagne.

DSC_9752

DSC_9777

Quand ce n’étaient pas les mines qui arrachaient brutalement au sol la terre, la roche, les hommes, dans certains « mauvais » secteurs. Les mauvais secteurs sont aussi ceux où le no man’s land ne fait qu’une vingtaine de mètres de large. On n’y occupe point les tranchées en permanence, seuls des petits postes, des patrouilles y maintiennent une présence intermittente. A la merci du premier coup de main ennemi venu. Les veilles angoissées.

DSC_9758

DSC_9775

Ailleurs, le no man’s land peut avoir la largeur d’une vallée… Début 1917, un sacré coup de sang va pendant quelques jours éprouver la montagne, et les « vieux » territoriaux français, voués aux travaux et garnisons de réserve, se retrouvent soudain contraints à combattre en première ligne, surpris, dans des conditions très difficiles.

DSC_9761

DSC_9780

Je ne sais pas pourquoi j’ai toujours été attiré par ce conflit, ni pourquoi il génère en moi cette empathie avec ses combattants. Je ne sais pas pourquoi ça résonne. Être lorrain, et avoir très tôt aimé barouder dans la région doit tenir son rôle, tant la guerre est une banalité sous-jacente dans notre province longtemps marche militaire. Il m’a fallu beaucoup grandir avant de réaliser que ce qui m’était une banalité, les cimetières militaires, les restes de tranchées dans les bois, les obus qu’on trouve en creusant dans les champs, les forts, ce n’était rien de très commun ailleurs en France. Ni en Allemagne, note. Les guerres, ont les a subies, on les a faites, en Lorraine. Avec fatalisme. Et aujourd’hui, tous ces restes figés dans le sous-bois vosgien, ça me donne toujours ce petit frisson, comme un vertige passager. On a fait ça. On a vécu sa jeunesse ici, on y est mort, loin de sa province, loin de son pays, ou, et surtout loin des siens.

DSC_9762

DSC_9782

Dans cette montagne que peuplèrent la vie comme la mort. A se sentir parfaitement étranger à cette vie contre la vie, et à se sentir très proche de cette vie malgré tout, de ces gens pas bien différents de moi, pas bien lointains, mais aussi impénétrables que toute altérité, pas bien importants individuellement, mais qui collectivement, et malgré eux, cristallisèrent une époque, une époque qui n’est pas étrangère à la nôtre car elle l’écrivait, je le crois, une époque qui suinte de tous les côtés.

DSC_9764

DSC_0015

Vois comme c’est confus, et comme je n’ose pousser, par humilité peut-être, par chocottes sûrement, les analogies, et les échos profonds que ça réveille en moi, sur ma place, dans le monde, à présent, la sensibilité aux traces des autres, dans l’espace comme dans le temps, la peur de l’oubli, la fascination pour cette vie réelle qu’ils eurent, et qui ne peut exister matériellement aujourd’hui que dans notre imagination, qui superpose, recompose, fabrique et adapte des sons, des odeurs, des vibrations, des textures, en partant du matériau figé là, sous nos yeux, dans les bois, et en lui faisant rencontrer notre être profond, pour fournir quelque chose de nécessairement faux, d’insatisfaisant, mais qui met tout de même en branle, et peut-être d’ailleurs pour cette raison, la machine à émotions.

DSC_9767

DSC_9845

Mais entendons-nous bien: je ne crois pas que ces combattants, ces « soldats-paysans » comme on a pu l’écrire, aient quoi que ce soit de vertueux. De plus vertueux, j’entends. Je ne crois pas qu’ils nous donnent de leçon. Ils nous apprennent des choses, tant de choses, mais ne nous donnent pas de leçons. Je ne pense pas qu’ils vécurent des temps héroïques. Je déteste tous ces discours qui s’emparent d’eux pour donner des leçons anachroniques de prétendue vertu aux monde d’aujourd’hui, prétendument décadent. C’est ignorer ce qu’est, ou ce que devrait être fondamentalement l’histoire. C’est croire et confisquer. Et ne pas foutre la paix à tous ces gars enterrés à droite à gauche dans la montagne, dans les cimetières militaires, dans leurs villes et villages pour ceux qui sont revenus. Je ne les admire pas, mais je les aime, je crois.

DSC_9772

DSC_9848

C’est refuser de leur accorder enfin la paix. C’est continuer de les utiliser malgré eux, hier pour exposer leur chair aux armes pour le bénéfice d’une patrie « qu’ils ne connaissent pas », aujourd’hui pour exposer leur mémoire aux sirènes d’une actualité immédiate. Ils méritent d’abord qu’on leur foute la paix, et qu’on arrête de croire qu’il s’agit de marionnettes inertes que n’importe qui peut triturer à son avantage. Non, ils ne sont pas à notre service. Leur souffrance n’appartient à personne. Et pour ce qui est du service, ils ont donné. Moi, et ce n’est que moi, ils me donnent de l’universalité, très enracinée. Et ça c’est un paradoxe qui me tient bien debout, tu sais.

DSC_9773

DSC_9857

Et un jour je comprendrai mieux cette obsession un peu délicate pour le premier conflit mondial. Un jour peut-être.