Boire des coups près de la gare à Nancy

Je te cache pas, j’aime bien la campagne. Le calme. Les zoziaux et les pesticides. Mais je te cache pas, j’aime bien la ville aussi. Les gens, la culture, les particules fines. C’est pourtant peut-être un peu moins vrai depuis le confinement. El Confinamiento de la muerte, comme aiment à dramatiser les chaînes d’info en continu, qui avant, pendant et après le confinement restent sur la même ligne qui consiste à faire des gros cacas équivalents de la moindre info comme de la plus fondamentale. Si tu as besoin de repères, les chaînes d’info. Vraiment, leur absence totale de remise en question en font un truc fondamentalement immobile. Un repère quoi. Les chaînes d’info et les kébabs, quand même. Kébabs qui sont plus utiles à l’humanité que les chaînes d’info. Du coup. Bref. Depuis le confinement, comme j’habite à la cambrousse, le bruit des voitures, ces parasites qui méritent de brûler une belle nuit de Saint-Sylvestre pour n’être plus jamais produites, ça me fait un peu mal.

Moi comme point de repère en ville, j’ai:

— Oh, moi ce sera un picon bière s’il vous plaît.

— Demi ou pinte?

— Bah? Je suis venu boire un coup quand même.

— Ok, pinte. Avec ou sans citron?

— Tu viens vraiment de me proposer du citron dans mon picon bière? On n’est pas chez les ploucs, hein, c’est la capitale ici. Propose-moi encore une fois du citron et j’appelle les flics. Et je te démonte la gueule en attendant. En payant des mercenaires parce que je suis pas trop costaud. Non mais.

Il va de soi que ce dialogue est un peu exagéré. Mais j’ai la nostalgie comme l’impatience de ces moments dans le ventre ville, là où ça grouille, là où tout est foutu d’avance, donc c’est pas très grave si c’est moche, et sale voire si ça sent la pisse, c’est comme ça, c’est une ville. Là où le picon bière vient ourler d’une subtile distraction l’observation attentive des passants et des passantes.

Verdun, ça dépend

Ce billet pourra être curieux. Parce que le texte n’ira pas trop avec les photos. C’est la Meuse. Nanti d’un camarade parisiano-brestois fort peu informé sur les sites de la Première Guerre Mondiale en Meuse, et au profit d’une journée fort pluvieuse, mais bien dans le ton, nous partîmes résoudre ce problème, quitte à passer une journée de février un peu sinistre. Mais en réalité, nous avions Verdun comme objectif à cause d’un concert se déroulant le soir à la MJC du Verdunois, à Belleville-sur-Meuse. Je vais donc vous parler de cette soirée à Verdun, car si je suis allé souvent à Verdun, je n’ai jamais eu l’occasion d’y faire un samedi soir… mais les photos parleront de notre passage crépusculaire à Douaumont. Comme ça on pourra dire à la fin de ce billet qu’on a vu des images prouvant combien la Meuse du front est sinistre, et lu des trucs comme quoi on est bien accueilli en Meuse, et qu’on y passe de bons moments.

Parce que voilà, après notre périple se finissant par le crépuscule à Douaumont, nous redescendons dans Verdun, avec deux heures à tuer avant d’aller au concert. Et que font deux gars qui ont deux heures à tuer? Ils cherchent un bar, bonne réponse. Garés à la cathédrale, car dans mon infinie connaissance des lieux, je voyais Belleville de ce côté-là, nous nous transportâmes vers les lumières de la ville basse, et les quais, dont le quai de Londres, car mon souvenir infaillible m’y faisait situer quelques enseignes. Et puis, on avait bien besoin de faire la coupure d’avec cette journée qui quoi qu’instructive et sans aucun regret, avait été solitaire, froide, et triste.

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Mais moi, j’avais un foutu préjugé. Un bar. Sympa. A Verdun. Non mais ça va pas bien? Dans ma majesté nancéienne, je considère en effet, comme de bien entendu, que toute cité lorraine autre que Nancy n’est qu’un entassement de bâtisses précaires desservies par des voies boueuses ne menant à rien. Et pourtant. Nous passions ainsi devant divers établissements donnant sur les quais déserts, plus ou moins tentants, annonçant leur soumission à la Diekirch, très présente à Verdun. Après plusieurs passages, nous décidâmes de nous fixer sur un genre de pub étroit. Le Vivian’s Pub & Pasta.

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Bonne pioche. D’emblée, il fait chaud, et il y a deux places libres au comptoir. Les gens sérieux vont au comptoir. Les chaises et les tables, c’est un truc de bourgeois. Si, si, discute pas, c’est scientifique comme truc. Et d’emblée, on finasse un peu sur les pressions, quelle pinte choisir, nom de dieu, quel dilemme sans fin. Nous nous fixons sur une bière rousse pas désagréable, étant entendu que de toutes manières, toute bière, après cette journée, était bonne à prendre.

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Faut dire qu’on était très bien reçus. Comprendre par là que le tutoiement sans distance est de mise immédiate, mais tu sais, pas ce petit tutoiement froid sournoisement snob des mecs un peu cools de la ville, non, le tutoiement normal de bistro, cet endroit dans lequel personne ne devrait jamais être un étranger ou un public à épater. Ajoute à ça que les deux autres clients étaient causants, que la serveuse, charmante, ne l’était pas moins, que la patronne daronne l’était encore plus, nous voilà avec quatre personnes sympathiques, comme à la maison, à boire des bières.

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C’est quand même bien agréable. Voilà qu’on cause de tout et n’importe, t’es d’où toi, comment t’es arrivé(e) là, et Verdun alors, et le quai de Londres, et la guerre, et le «beau» 1er régiment de chasseurs (je ne vois pas comment un régiment peut être beau, hein, mais la causette au bar, c’est aussi des choses inexplicables), quelques faits divers, des vannes régionales. Et surtout de la bière, et aussi un peu lire le journal. On relance une deuxième pinte, même si le temps passe vite dans ces lieux, mon comparse s’intéresse à une blanche au rhum que je goûte dans son verre, et qui m’arrache un cri de haine. Je me rabats sur une Diekirch, tiens, pour faire couleur locale.

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Bon sang, on est bien dans le troquet, là. On se rencarde sur le chemin à suivre vers la MJC du Verdunois, à Belleville-sur-Meuse. Oui, à Belleville. Pourquoi je la voyais près de la cathédrale, ça reste un mystère… du coup il va falloir marcher un peu pour rejoindre les lieux, plus que prévu. J’anticipe aussi que le retour va nous sembler long. Mais pour le moment on termine notre pinte, quelques habitués passent, ça reste convivial, personne ne s’en plaint… dehors il fait frais, le quai reste assez désert, notre refuge va être dur à quitter.

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Vinguette, faut quand même qu’on bouge, c’est que le temps passe. On flirte avec la Porte Chaussée, on traverse la Meuse, et suivant les indications données au bar, on part à gauche, et roule ma poule. La route vers Belleville est d’emblée sinistre et sans vie. Personne à la ronde. On en vient à douter. J’avise au loin un vieil homme boiteux qui m’inquiète un peu. Le vieillard, pourtant, sous sa casquette qui nous cache encore un peu plus son visage que sa position bancale, se révèle un type foncièrement accorte, qui nous indique le chemin, amical comme pas deux, souriant et badin. Décidément, Verdun, c’est un grand désert parsemé de refuges chaleureux et de voyageurs solitaires fortement amicaux. Et ça se confirme. Nous inquiétant à nouveau sur la distance restant à parcourir, nous entrons dans une boulangerie. Ni une, ni deux, la madame nous jauge et avec un sourire nous dit: «vous cherchez le concert, hein?». Bah oui, qu’on le cherche. Nous apprenons que nous ne sommes pas loin, nous causons un moment avec elle et sa cliente, on rigole encore bien, qu’est-ce que les gens ont à être gentils comme ça, bon dieu, c’est effrayant. On mange aussi, des trucs gras qu’on lui achète. Une bonne raison de plus pour elle d’avoir le sourire. Elle nous avertit: «prenez pas le chemin de halage, la nuit c’est pas sûr, on rencontre des cas». Tout en voyant bien ce qu’elle veut dire, je ne vois pas bien ce qu’elle veut dire. Allez, on y va, direction la MJC, qui apparaît peu après.

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Ah, un tas de punks devant la porte dis-donc. C’est que les Messins sont en force, hé. La MJC est une MJC, c’est anonyme, mais c’est pas mal, et même, dirait-on, heureusement que ça existe. On boit des coups, moi moins parce qu’il faut rentrer après, mais quand même, y’a de la bière de Rarécourt qui est bien bonne, et c’est pas juste parce que je suis content. Elle est bien bonne en vrai. On rejoint la salle assez vite parce que la petite galerie de la MJC est étouffante et noire de monde. J’aborde un mur, quel talent, je prends appui, quelle audace, et je ne bougerai plus jusqu’à la fin, ou peu s’en faut. Diego Pallavas entre en scène.

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Bien sûr, comme toujours, Diego Pallavas, ça savate, c’est plein d’énergie, c’est teigneux avec le sourire et ça boit du whisky, que ça dit. Bon. Tout ça met une scène très jouasse, et un public itou. Je commence doucement à laisser sombrer dans la brume cimetières, cratères, forts, champs de bataille et zone rouge.

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PKRK passe à son tour, les tubes du groupe font des remous venus du fond du public. Bien que n’étant pas un grand fan, je ne boude absolument pas mon plaisir. La prestation commence tiède, avec un son discutable, et puis ça prend en cours de route, ça monte, ça monte, et ça termine joliment. Les Sales Majestés, je les attendais au détour. Parce que c’est un groupe que j’ai écouté quand j’avais 16 ou 17 piges, et puis j’avais décroché, et puis bon, le temps passe, et comme pour d’autres, je me dis: « allez. Faut bien les voir une fois au moins, hein ». Je n’en attendais pas grand chose. Bah tiens. J’en ai eu d’autant plus. C’était sévèrement balaise, sévèrement galvanisant, très enthousiasmant. Un retour aux fondamentaux très premier degré, mais c’est loin d’être inutile (a m’fait penser au «Deuxième degré» de Zabriskie Point, tiens). Moi je m’envole de partout, pris par surprise, je ne m’attendais pas à autant de patate, je chante gueule comme un veau, c’est super. Ils sont loin les champs de bataille. Mais voilà. Les Sales Majestés ont aussi un titre, qui s’appelle «Champ d’honneur» et qu’ils ne pouvaient pas ne pas jouer à Verdun. Impossible de le rater. Et soudain, toute la journée me revient, tout le rapport étrange, révulsé, passionné et presque douloureusement charnel que j’ai avec ce conflit, et surtout celles et ceux qui l’ont vécu, me revient, et la chanson m’explose aux méninges, comme cette fois où on l’écoutait dans la voiture avec un ou deux camarades notoires sur le Chemin des Dames. Alors quoi?

Alors à ce moment là, la boucle de cette journée était bouclée, plusieurs mondes intérieurs quelque part en moi se regardaient, circonspects, mais se serraient longuement la pogne.

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Nancy, au coin de la place Carnot

Au coin de cette place, il y a un bar, l’Académie, où j’ai été une fois vers 1996 quand j’étais lycéen; mais l’intervention inspirée cheveux au vent invisible très Vincent Delerm dans l’esprit d’un affreux suppôt du lycée Saint-Sigisbert, qui croyait en Dieu et son porte-monnaie, sur le piano qui gisait là, m’a ordonné de ne jamais y remettre les pieds. Quoique j’y fis une étonnante démonstration de touillage de café sans toucher la tasse ni rien faire déborder qui impressionna ma camarade de classe au plus haut point. Un peu plus qu’un solo de piano de Vincent Delerm Junior. En même temps, ce coin de place de Nancy, il a une sorte de classe mondiale qui déteint un minimum sur toi si tu le mérites. Le suppôt delermien de Saint-Sigisbert à la chevelure jeansarkozyste n’est bien entendu pas concerné par l’assertion précédente.

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