Amance

Comme disait Kansas, c’est un peu la tournée des «Highlights» de ma vallée, hier Blanzey, aujourd’hui Amance. Comme on peut pas tout faire, il manquerait les coteaux d’Amance et Laître, le lavoir d’Amance, le Crany à Eulmont, l’église de Bouxières-aux-Chênes, de la forêt de Brin et l’étang afférent, la Bouzule, Fleufontaine, certains coins du plateau de la Rochette, le Pain de Sucre… ça manque pas de chouettes lieux à voir, par chez moi, et sur une toute petite surface. Ce qui est chouette, c’est que c’est comme ça partout.

Mais comme on était dans une phase de tourisme initiatique, on a bien entendu commencé par les appâts qui font revenir. Ainsi, Amance. Nous faisions visiter à des Mosellans de tout là-bas, là où qu’on n’a jamais été aussi proches de l’Alsace sans jamais autant s’en défendre. Là où on va pourtant volontiers en Alsace et à Strasbourg, et où on ignore superbement Nancy et sa région, qui sont bien, sans aucun doute, «de l’autre côté»; Un autre côté bien plus éloigné que l’Alsace qu’il faut pourtant atteindre en traversant les Vosges du nord.

Les différences culturelles et linguistiques, qui sont jolies et luttent contre l’uniformité lassante d’un monde lisse et efficace, sans une pointe de rugosité, valent montagnes quand il s’agit de les franchir. Mais ça se fait aisément, d’nos jours, savez. Si l’autoroute traverse les Vosges à Saverne en rigolant, on a aussi, tout en y tenant, et tout en défendant nos cultures locales, appris à prendre des autoroutes mentales pour discuter entre cultures différentes, qu’elles soient de Moselle ou de l’autre bout du monde, des cités de Nanterre ou d’un village d’Ardèche. Y’a rien de plus simple, si on y met du sien. Et ces particularités, ces grosses différences que je ne veux surtout pas voir gommées, ça nous fait des trucs à nous raconter et à échanger et à rigoler parfois un bon coup. Sinon on causerait boulot, carrière, performances des gamins, météo, insécurité, propriété privée, impôts et pognon toute la journée, et c’est vraiment pas ça qu’on veut, hein? Quoique la météo, c’est quand même super important.

Moi j’aime bien savoir d’où je suis, et où je suis, connaître mes lettres classiques et aimer mes contemporains dynamitant les lettres classiques. Parce que tout ça me constitue bien, ça me pose les pattes quelque part, sûrement dans une bonne et corpulente contradiction, et cette contradiction, ça me donne un pas solide pour y mettre une porte et la laisser ouverte à qui veut entrer, d’où qu’il vienne. J’ai besoin de mon accent, de mes mots, de mon folklore, de mes particularismes pour mieux m’en moquer, en être heureux et les aimer avec une grande humilité, maîtriser les codes pour jouer avec; j’en ai besoin pour aborder ceux des autres, les écouter, les comprendre, parfois les adopter quand ils me plaisent. Savoir d’où je viens, connaître et aimer mes origines, c’est de là que je peux devenir Serbe ou Lapon demain si je veux, mais sans me perdre dans le reniement, sans brader mon indépendance. C’est aussi de là que j’adopte un Turc ou un Japonais comme un Lorrain à part entière, sans exiger de lui qu’il se perde dans ma propre culture et qu’il se torde pour convenir à mon nombril.

En gros, «viens comme tu es», et on verra après.

J’en ai besoin, de mon local crasse, pour ne pas me perdre dans les globalisations ultra-libérales qui lissent tout au bulldozer, ou les nationalismes/régionalismes exclusifs qui uniformisent tout dans une culture figée qui se prend beaucoup trop au sérieux. Ce ne sont que les revers d’une même médaille qui me déplaît fort.

D’ailleurs, si je voulais faire du mauvais esprit lorrain-nancéien, je te dirais que c’est quand même plus simple d’échanger avec un Afghan ou un Polynésien qu’avec un Alsacien, non? Non? J’ai pas raison? J’ai pas raison?

Sur cet humour badin, et ces considérations qui oscillent entre anarchisme rural autogestionnaire et internationalisme urbain marxiste et prolétarien, rêvant de leur compatibilité, et avant d’aller relire un peu Élisée Reclus pour mettre, c’est un comble, de l’ordre dans tout ça, je vous laisse avec des images du beau village d’Amance au sommet de sa colline.

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En passant, les Mosellans sus-nommés disaient, là-haut: «on n’imagine pas qu’il y a ça à une heure de chez nous, on se croirait dans le Sud, qu’est-ce que c’est dépaysant!». Bah ils pouvaient difficilement me faire plus plaisir. Les gens qui ont encore la capacité de s’émerveiller de tout, de mettre de côté deux minutes leur cynisme (qui peut être marrant et parfois salvateur au demeurant) et de voir de l’exotisme à cent bornes de chez eux, je les aime, globalement. Ce sont les mêmes qui continuent de trouver que c’est incroyable de voler dans un avion, c’est tellement surnaturel de voler, pour un humain, et qui sont excités comme des puces, même si c’est leur dixième voyage dans les airs. Ceux qui au décollage lisent le journal sans sourciller et sans la moindre émotion portent en eux le cadavre putréfié du gamin qu’ils ont été et sont à mon avis dans un état proche de la mort cérébrale, des robots productifs et efficaces, sans épaisseur, sans grain, sans écorchures, sans sueur et sans odeurs. Le bruit et l’odeur, c’est surtout de la vie, quoiqu’en pensent certains pantouflards.

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Groupe d’humains émerveillés à Amance. 2014. Pourvu qu’ça dure.