Le lac des Corbeaux et la sociologie objective

Salut. J’ai bien envie de te dire qu’il y a les Lorrains un peu faibles d’esprit, sans imagination, qui l’été venu, partent dans le Sud se baigner sur des plages tellement bien aménagées que tu peux pas mettre un pied devant l’autre; ils pénètrent une eau tiédasse où les bactéries s’épanouissent, bondissant des mycoses de pieds d’Allemands en surpoids; ils bronzent sur des plages confortables, au sable fin et doux, tellement fin et doux qu’il faut pousser les chairs cramées pour le trouver. Bref, ce sont de petites natures banales et sans envergure, qui perpétuent le dévoiement du bel esprit de l’été 36.

Jusque là, je suppose que tu es d’accord avec moi, tant mon étude sociologique très fine évite les préjugés et la mauvaise foi.

Pour la suite, je te conseille quand même de prendre une bonne inspiration avant de commencer la phrase.

Et il y a les vrais Lorrains, ceux qui savent qu’un lac vosgien est un sommet de beauté, un moment de communion indicible avec une nature complice, ceux qui n’envisagent pas la vie autrement que dans la sensibilité d’une intelligence à l’abstraction redoutable et pourtant ancrée dans la réalité des choses, dans le quotidien poétique de l’essence des êtres et de la Terre, ceux que la fraîcheur d’une régénération aqueuse attire, quitte à jouir de l’instant, quitte à entrer dans l’eau en caleçon du jour tant le bonheur et la sérénité d’une âme bien née s’expriment avec l’autorité d’une spontanéité qui confine au sacré. Point. Soufflez un peu. Allez pas crever, hein. On respire.

Ouais bref. Tu vois l’idée, un lac Vosgien, en l’occurrence celui des Corbeaux, ça tabasse.

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Sur les hauteurs de la Bresse, le petit paradis de la Basse des Feignes

En Lorraine, on a le pays des Hobbits. La Comté. Mais dans la montagne. C’est trop bien foutu, la Lorraine, on a les Hobbits à La Bresse, Sauron avec euh… le monument Barrès tiens, et même Saroumane à Uckange, par exemple. La Vieille Forêt en Argonne, avec sûrement Tom Bombadil vers le Four de Paris ou Varennes. Ah, et puis bien sûr le Gondor vers Montmédy, et Amon Sûl vers le Crany à Eulmont. Voilà. Et des trolls à Dabo. J’oubliais.

Bon, je vais reprendre un peu de drogue, hein.


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Vue de la Basse des Feignes

En octobre, au-dessus de La Bresse, t’as de ces lumières, mazette! Un truc incroyable. Tu te promènes là, sur les chemins du faîte, du côté des tourbières, et tu redescends vers la Basse des Feignes, ses hameaux charmants qui surplombent La Bresse, qui se niche gentiment. Et puis là-bas au fond, le royaume magique des crêtes du côté du Hohneck (même si, je crois, ce qu’on voit à l’horizon n’est autre que l’enchaînement incroyable du Rothenbachkopf et du Batteriekopf). Aaaaaaaah. On est bien.

Le Maquis de la Piquante Pierre

Au-desus de La Bresse, il y a un promontoire d’où la vue est superbe. mais on y est aussi assez isolé. C’est peut-être bien ce que se sont dit les hommes du Maquis de la Piquante Pierre à la mi-septembre 1944. Dès la fin août, les parachutages alliés ont démarré, et la centaine de maquisards a mobilisé ses renforts, arrivant au chiffre de 1 300 hommes cheminant par le col de la Croix des Moinats. Les Allemands attaquèrent ce fort regroupement, mobilisant de nombreuses troupes, par temps de brouillard. Dès le 16 septembre, la tension est à son comble, et partout dans la vallée, des civils sont pris en otage et parfois fusillés. Le calvaire de La Bresse commençait. Néanmoins, quand les troupes allemandes montent à l’attaque du maquis le 20 septembre, alors qu’à Nancy depuis cinq jours on fête la libération, ici, c’est bien une guerre qui se joue. Les positions assurées des maquisards et les conditions climatiques clouant la Luftwaffe au sol permettront aux résistants de tenir tête à leurs assaillants, puis de décrocher à moindres frais. On compte (chiffres non confirmés) 20 morts et 54 prisonniers chez les défenseurs, et 480 morts dans les rangs allemands. On peut s’interroger sur ce dernier chiffre, et supposer qu’il s’agit de 480 « pertes », additionnant morts et blessés? Mais ça ne semble pas très clair; c’est flou aussi côté français, puisque le monument aujourd’hui présente 73 noms, « tués ou fusillés », sans précisions d’ordre géographique.

Il n’en reste pas moins que les combats des maquis vosgiens furent nombreux et fort violents. Les Vosges, à l’automne 1944, deviennent peu à peu le cauchemar des uns et des autres, cauchemar que l’hiver glacial dans les vallées sombres et sur les hauts concrétisera dans tous les camps, figés pour de longues semaines…

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