Nancy centre et les points de vue

Nancy centre ça veut pas dire grand chose. Mais quand même un peu. Voici quelques images du centre à proximité de la gare, mettons. Ce sera aussi simple.

Je commence par le temple Protestant vu du côté. Oui, parce que en fait je trouve assez souvent de la place sur le côté quand je dois me garer, toutes ces fois où je snobe le bus et donc fais mon connard à venir en ville avec un utilitaire diesel qui a vingt ans et 300 000 bornes. Une fois, comme ça je me gare, et c’était dimanche en fin d’après-midi, et il me fallait de la bière et des chips. Pour allonger la facture de connard, je suis donc allé à la supérette faisant partie d’une chaîne célèbre près de la gare. Même en cas d’apocalypse nucléaire mal organisée et tombant un dimanche à 23H26, je pense qu’elle restera ouverte. Pourquoi mal organisée? Parce qu’un dimanche en soirée, je pense que les employés des chaînes d’info continue sortent d’un week-end de séminaire sur comment éviter à tout prix de faire de l’info de qualité, et donc sont tous bourrés au buffet. Ce qui fait que comment on va être informé qu’il y a une apocalypse nucléaire? Ah? Autant la guerre du Golfe, la Somalie, ça avait assuré niveau spectacle, autant là, avec des impulsifs comme on a, je sens que c’est encore le spectateur qui va sa faire blouser.

Bon bref, en revenant à ma voiture, je pris soudainement cette photo du temple Protestant de Nancy.

Ah. Alors lui c’est un immeuble juste au bout du viaduc Kennedy qui longe les voies ferrées en sortie de gare si tu vas dans les Vosges, ou en entrée de la gare si tu viens de là-bas. Il se trouve au niveau de la rue du Lavoir Saint-Jean, ou du moins de ce qu’il en reste. Sa particularité, pour ne pas dire son super pouvoir, c’est de partir en morceaux, son crépi ayant pour principale distraction de se détacher et de tomber de haut. A son pied, un centre d’épilation permet de se faire beau avant de mourir la tête fendue par un bout d’immeuble. Il n’est pas joli, et je l’aime beaucoup, sa position isolée au bout d’un viaduc le met en relief, son parement en brique courbe est assez étrange, et voilà, au pied, une galette, des commerces, comme la tour Joffre Saint-Thiébaut, et moi je trouve ça chouette. En plus un immeuble voisin d’une voie ferrée devrait toujours avoir notre respect.

La façade de la salle Poirel. Autant j’aime dire des bêtises sur le patrimoine pour faire râler les râleurs (comme qualifier de gros tas de merde la cathédrale de Nancy, c’est toujours efficace), autant la salle Poirel, j’ai pas le cœur même pour de rire. C’est comme si demain je tombais amoureux fou de toi, lectrice, lecteur, mais que pour rire je te disais que t’es un gros tas de merde. «Je ne serais pas en cohérence», comme on dit dans les séminaires. Quoique, après ça dépend des gens. En tous cas la salle Poirel, elle est très très belle. Son acoustique est fameuse. Même si ses portes assassines sont un gros tas de… non. Non, allez. Cochon qui s’en dédit ou un truc comme ça.

Depuis la place de la Gare, ou place Thiers, mais ça fait toujours mal au cul que ce gonze possède maintes places à son nom, on a une vue marrante. Enfin moi elle me fait marrer. Les scories pseudo-haussmanniennes à droite. A gauche l’art déco un peu chouette malgré les baies vitrées dégueulasses des Magasins Réunis reconstruis après 1918 pour cause d’obus en travers de la gueule et d’incendie en cohérence. Et enfin au fond la jolie tour Joffre-Saint-Thiébaut des Trente Glorieuses (sous-titrées «et mon cul sur la commode en formica, c’est du glorieux?»), érigée aux bons soins d’un rejeton Prouvé. Moi je suis fan. Trois époques dans le cadre, c’est quand même le signe d’un certain dynamisme architectural. C’est autre chose que la cathédrale, hein! (je suis sûr que ça peut marcher, si j’insiste encore un peu).

Toujours sur place du Boucher de la Commune, ce joli immeuble fort délicat, qui fait face à la brasserie Excelsior, Flo, ou quel que soit le nom qu’on lui donnera. Notons que face à cet ensemble doit bientôt s’élever un nouvel immeuble de huit étages, dans un endroit déjà saturé. Le risque est bien sûr de foutre en l’air la perspective depuis la place Stanislas en bas dans le bayou, de friter le contraste génial entre façade Flo et façade building Thiers, et plus grave encore (t’as vu, t’as vu, j’insiste…), de nuire à l’excellent isolement du building, qui est digne, impressionnant, fier, au milieu de l’espace nu et moche de la nouvelle place face à la gare, nu et moche, mais qui a quand même comme avantage de rehausser la géniale verticalité de ce bâtiment décrié et pourtant emblématique de Nancy. Voilà.

J’arrête là, je risque d’en faire trop, après.

Nancy la nuit, une vieille histoire d’amour

Nancy la nuit, c’est une vieille histoire, on s’est connu il y a au moins vingt ans, peut-être un peu plus. On a passé de sacrés moments ensemble, et avec les copains. Mes nuits à Nancy, c’était loin des boites et autres clubs, je détestais ça. J’aime me poser, j’aime causer, j’aime pouvoir faire n’importe quoi sans être jugé, je n’aime pas la promiscuité même si ça dépend, je suis un peu timide et un peu complexé. Et accessoirement, j’aime la musique et la bière. Que de bonnes raisons pour fuir clubs et boites de nuit.

Mais un bon vieux bar (comme l’Antidote, disparu depuis), du rock’n’roll, des copains, l’époque des glorieuses fermetures à quatre heures du matin, du temps où les bourges du centre-ville et de la vieille ville n’avaient pas encore gagné la partie et obtenu des fermetures précoces. Rendant la ville un peu plus chiante et triste. Qu’ils s’étouffent dans leurs charentaises et crèvent dans le silence feutré de leur confort médiocre. C’est une ville la nuit bordel, ça doit vivre.

La nuit à Nancy c’était aussi trainer dans les rues avec les copains, et rentrer de chez eux à pinces ou en vélo, car j’habitais en banlieue. C’est la prostitution qui fait mal au cœur et révolte côté Jean Jaurès, toutes ces pauvres gamines apeurées guettées de près, c’est les groupes de soulots qui pérorent, c’est parfois du verre cassé, un banc cassé, du mobilier urbain bousillé, une bagarre qui fait peur, c’est Kader qui joue de la guitare seul au fond d’une nuit pluvieuse sous la porte de la Craffe, qui n’était pas fermée à l’époque, c’est pisser, goguenard, sur la poignée de porte de cette grosse voiture de riche garée toujours n’importe comment place Carnot et jamais verbalisée, en espérant souiller la main d’un privilégié, c’est toutes ces conversations avec des inconnu(e)s dans la rue, fugaces, ces bières partagées avec des passants, c’est deux gars coincés dans la Pépinière qui te demandent, tronche à la grille, de l’aide pour sortir, c’est le Michel emmitouflé dans ses couvertures sous l’Arc Héré, ou planté sur le côté de la place Stan à te tenir la causette en frissonnant, c’est l’exploration des ruelles, des arrière-cours, tous les biais de la ville, ses coins aberrants, ses ascenseurs qui descendent sous le viaduc Kennedy que tu prends sans savoir où ça va te mener, se retrouver dans des endroits où tu ne devrais pas être, se faire raccompagner à la sortie par un vigile très sympa et très causant que tu salueras dorénavant en passant là de jour, c’est l’aventure sur le pas de ta porte, c’est monter sur des toits, parfois en prenant des risques très cons et très chouettes, et observer la ville de là-haut en sirotant la bière sortie de ta poche, sous la veille implacable de la tour Thiers toute proche.

Et aller au ravito aux kiosques de la place Thiers.

C’est être accoudé avec tes héliastes à toi, quand pointe le petit jour, à la barrière du viaduc Kennedy et regarder le ventre de la ville se figer dans l’heure magique, avant d’aller enfin te coucher, ou boire un dernier Picon dans le premier bar qui ouvre à six heures, sous le regard torve et suspicieux du taulier. C’est les copains, les copines, les camarades. C’est aussi claquer plein de pognon qui te manquera ensuite pour les choses importantes et qu’est-ce qu’on s’en fout.

Comme dans la chanson gentille d’un groupe local.

Nancy la nuit, et les conneries qui vont avec, c’est ce qui fait que tu n’es pas un ignorant qui ne connait qu’un côté de la ville, et craint tout le reste. C’est aimer son beau visage apprêté le jour, son patrimoine, ce qu’elle montre au passant, et c’est la connaître au petit matin, froissée et décoiffée, pas trop jolie et avec son haleine de fête froide. Et plus belle que jamais.

C’est Nancy la nuit.

 

 

 

 

Nancy, autour de la tour Thiers

Ce coin de Nancy est appelé à changer bientôt. Un second bâtiment doit venir épauler la tour Thiers, face à l’Excelsior, Flo ou va savoir, au gré des propriétaires égocentriques qui rachètent le lieu. Un nouveau bâtiment? Moi je fronce les sourcils. Après je te l’accorde, je fronce toujours les sourcils face à un projet qui vient d’en haut. Ils m’annonceraient le Nancy de mes rêves, si ça vient d’eux, je me méfierais encore. Un nouveau bâtiment? J’ai peur qu’il ne gâche la jolie solitude magistrale de la tour actuelle, qu’il ne casse les perspectives, et n’étouffe la rue juste en face du Flo. On verra. On a le choix? Non. Enfin, si, on a toujours le choix, mais je suis pas franchement motivé à faire de la tôle pour vol de bulldozer, destruction de chantier et incendie de l’ensemble. Et puis c’est un peu moins classe que d’avoir envoyé la loi se faire foutre pour aider et abriter des réfugiés. Ça vaut moins la peine on va dire.

 

 

Nancy, de la rue de Serre à la gare

Voilà comment un trajet aux portes de l’hypercentre nancéien pour le moins cradingue peut être mythique. Alentours de la rue de Serre-place de la gare, un court trajet salvateur, puisque dans ma primesautière jeunesse d’avant, un excellent camarade de fort belle facture nous recevait souvent pour des soirées jeux de rôles, ou pour des soirées n’importe quoi aussi, et l’élément liquide, qui sentait le houblon à plein nez, venait parfois à nous manquer au fond de la nuit. Alors, on s’ébrouait, et c’est un euphémisme, et quelle que soit l’heure, nous marchions jusqu’à la place de la gare, et allions à la première sandwicherie/épicerie venue racheter des bières, et parfois manger un gros sandwich sale peuplé de graisses saturées souvent inédites, histoire de colmater un pauvre petit corps en difficulté éthylique, ce qui, au demeurant, n’avait qu’un effet psychologique mineur et ne faisait que saler un peu plus, au sens propre comme au sens sale, la note du lendemain. Sur ce trajet, sur cette place, on rencontrait plein de gens bizarres, des punks, des clodos, des tox (l’ensemble étant assez compatible), des jeunes comme nous, et y’a vraiment longtemps, au début, quand on n’était pas bien majeurs ou à peine, et que nos parents auraient mieux fait de mieux nous élever car qu’est-ce qu’on foutait dehors à cette heure-là, ah, ça, si ils nous avaient mieux éduqués on n’aurait pas été tués en braquant un bijoutier, hein, ah ça non ma bonne dame, le déterminisme a ses raisons que les connards semblent bien connaître, bref, on était peut-être mineurs, pintés, dehors la nuit, et y’a vraiment longtemps donc, on voyait les pas beaucoup plus vieux que nous, en uniforme, entre deux trains, l’air hagard et sentant souvent fort le mauvais alcool, qui eux aussi attendaient pour un sandwich avant de regagner la caserne. Toute une faune, il ne faut pas s’en cacher, particulièrement pas rassurante si tu n’es pas en groupe et un peu heureux. Seul, j’eus été très inquiet, voire fortement emmerdé. Je ne serais pas venu là de toutes manières, sauf à traverser la place vite fait en vélo à des heures indues, en slalomant entre les cadavres de portions de frites, les canettes et parfois les gens avachis. Drôle de relation, ambivalente, avec cette place que j’aimais, dont je me méfiais, qui était chouette, qui était affreuse, qui dégueulait son sordide, et apportait des moments de bonheur, ou le pire de la bêtise humaine populaire se déployait, au coude à coude avec de belles histoires parfois imbriquées dedans; comme toujours, rien n’est séparable en deux camps (ceux qui « likent » pour, et ceux qui « likent » contre, par exemple), nous nous positionnons dans une réalité qui est grise, sauf pour celles et ceux qui ont envie de se satisfaire du binaire, du bête et du médiocre.

Moi j’en garde un souvenir très net. De ce trajet de trois-cents mètres. La nuit.

Que voici, le nez en l’air, en 2013, par une belle journée de septembre. Le nez en l’air, parce que des palissades cachent le sol, de grands travaux sont en cours. On veut cette place dorénavant belle, sûre et accueillante. Ce n’est pas un luxe, parce que ce coin craignait vraiment, et les vendeuses des sandwicheries devaient faire face à un monceau révoltant de connerie masculine, et y’avait de sales histoires, et même des fois y’a eu un mort, et toutes ces sortes de choses qui ne nous effrayaient pas trop au demeurant, mais qui n’étaient pas absentes non plus, même en groupe, parfois, on sentait que c’était tendu, dans le coin; et cette place, en plus, les voyageurs tombaient la gueule dessus en sortant du train. C’est bien ces travaux. Non, si, c’est vrai. Je le pense; ou je crois le penser, parce que j’ai peur de l’extrême inverse, lisse et fonctionnel, gérant les flux. Mais oui, ce n’est pas un mal. Mais est-ce un bien pour autant? Parce que oui mais. Mais alors tous les clodos, les punks, les tox, et les jeunes crétins comme nous étions, ils vont aller où? J’ai pas de réponse à ça, et j’espère bien ne jamais en trouver. Les grands travaux dans la grande ville, ils tombent un peu du ciel, pour eux, pour nous, comme une mauvaise averse, et on verra ce qui pousse ou pas après. On verra où nous pousse la marée. On ne fera pas confiance à ceux qui disent que ce sera beau. Ni à ceux qui disent que ce sera horrible. On s’en fout un peu en attendant, vu qu’on n’a pas décidé grand chose. Est-ce une bonne attitude?

Va savoir, mais ne reviens pas trop tard, la soupe est prête.

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