Nancy, autour de la tour Thiers

Ce coin de Nancy est appelé à changer bientôt. Un second bâtiment doit venir épauler la tour Thiers, face à l’Excelsior, Flo ou va savoir, au gré des propriétaires égocentriques qui rachètent le lieu. Un nouveau bâtiment? Moi je fronce les sourcils. Après je te l’accorde, je fronce toujours les sourcils face à un projet qui vient d’en haut. Ils m’annonceraient le Nancy de mes rêves, si ça vient d’eux, je me méfierais encore. Un nouveau bâtiment? J’ai peur qu’il ne gâche la jolie solitude magistrale de la tour actuelle, qu’il ne casse les perspectives, et n’étouffe la rue juste en face du Flo. On verra. On a le choix? Non. Enfin, si, on a toujours le choix, mais je suis pas franchement motivé à faire de la tôle pour vol de bulldozer, destruction de chantier et incendie de l’ensemble. Et puis c’est un peu moins classe que d’avoir envoyé la loi se faire foutre pour aider et abriter des réfugiés. Ça vaut moins la peine on va dire.

 

 

Nancy, de la rue de Serre à la gare

Voilà comment un trajet aux portes de l’hypercentre nancéien pour le moins cradingue peut être mythique. Alentours de la rue de Serre-place de la gare, un court trajet salvateur, puisque dans ma primesautière jeunesse d’avant, un excellent camarade de fort belle facture nous recevait souvent pour des soirées jeux de rôles, ou pour des soirées n’importe quoi aussi, et l’élément liquide, qui sentait le houblon à plein nez, venait parfois à nous manquer au fond de la nuit. Alors, on s’ébrouait, et c’est un euphémisme, et quelle que soit l’heure, nous marchions jusqu’à la place de la gare, et allions à la première sandwicherie/épicerie venue racheter des bières, et parfois manger un gros sandwich sale peuplé de graisses saturées souvent inédites, histoire de colmater un pauvre petit corps en difficulté éthylique, ce qui, au demeurant, n’avait qu’un effet psychologique mineur et ne faisait que saler un peu plus, au sens propre comme au sens sale, la note du lendemain. Sur ce trajet, sur cette place, on rencontrait plein de gens bizarres, des punks, des clodos, des tox (l’ensemble étant assez compatible), des jeunes comme nous, et y’a vraiment longtemps, au début, quand on n’était pas bien majeurs ou à peine, et que nos parents auraient mieux fait de mieux nous élever car qu’est-ce qu’on foutait dehors à cette heure-là, ah, ça, si ils nous avaient mieux éduqués on n’aurait pas été tués en braquant un bijoutier, hein, ah ça non ma bonne dame, le déterminisme a ses raisons que les connards semblent bien connaître, bref, on était peut-être mineurs, pintés, dehors la nuit, et y’a vraiment longtemps donc, on voyait les pas beaucoup plus vieux que nous, en uniforme, entre deux trains, l’air hagard et sentant souvent fort le mauvais alcool, qui eux aussi attendaient pour un sandwich avant de regagner la caserne. Toute une faune, il ne faut pas s’en cacher, particulièrement pas rassurante si tu n’es pas en groupe et un peu heureux. Seul, j’eus été très inquiet, voire fortement emmerdé. Je ne serais pas venu là de toutes manières, sauf à traverser la place vite fait en vélo à des heures indues, en slalomant entre les cadavres de portions de frites, les canettes et parfois les gens avachis. Drôle de relation, ambivalente, avec cette place que j’aimais, dont je me méfiais, qui était chouette, qui était affreuse, qui dégueulait son sordide, et apportait des moments de bonheur, ou le pire de la bêtise humaine populaire se déployait, au coude à coude avec de belles histoires parfois imbriquées dedans; comme toujours, rien n’est séparable en deux camps (ceux qui « likent » pour, et ceux qui « likent » contre, par exemple), nous nous positionnons dans une réalité qui est grise, sauf pour celles et ceux qui ont envie de se satisfaire du binaire, du bête et du médiocre.

Moi j’en garde un souvenir très net. De ce trajet de trois-cents mètres. La nuit.

Que voici, le nez en l’air, en 2013, par une belle journée de septembre. Le nez en l’air, parce que des palissades cachent le sol, de grands travaux sont en cours. On veut cette place dorénavant belle, sûre et accueillante. Ce n’est pas un luxe, parce que ce coin craignait vraiment, et les vendeuses des sandwicheries devaient faire face à un monceau révoltant de connerie masculine, et y’avait de sales histoires, et même des fois y’a eu un mort, et toutes ces sortes de choses qui ne nous effrayaient pas trop au demeurant, mais qui n’étaient pas absentes non plus, même en groupe, parfois, on sentait que c’était tendu, dans le coin; et cette place, en plus, les voyageurs tombaient la gueule dessus en sortant du train. C’est bien ces travaux. Non, si, c’est vrai. Je le pense; ou je crois le penser, parce que j’ai peur de l’extrême inverse, lisse et fonctionnel, gérant les flux. Mais oui, ce n’est pas un mal. Mais est-ce un bien pour autant? Parce que oui mais. Mais alors tous les clodos, les punks, les tox, et les jeunes crétins comme nous étions, ils vont aller où? J’ai pas de réponse à ça, et j’espère bien ne jamais en trouver. Les grands travaux dans la grande ville, ils tombent un peu du ciel, pour eux, pour nous, comme une mauvaise averse, et on verra ce qui pousse ou pas après. On verra où nous pousse la marée. On ne fera pas confiance à ceux qui disent que ce sera beau. Ni à ceux qui disent que ce sera horrible. On s’en fout un peu en attendant, vu qu’on n’a pas décidé grand chose. Est-ce une bonne attitude?

Va savoir, mais ne reviens pas trop tard, la soupe est prête.

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Nancy Gros Cul

Alors… ce titre. Bon. Je ne sais pas si il a un intérêt particulier, mais comme j’ai quand même un problème très sévère avec les expressions marketing de type « Nancy Grand Cœur » (ah ah ah), par contraste, ça me faisait plaisir. Et puis, l’hyper centre de Nancy, faut quand même dire qu’il est gros cul, un peu. Après, moi, ça me gêne pas, bien au contraire, même, les jours de soleil froid, ça lui donne une certaine gueule minérale qui ne manque pas de classe, quand on se recule un peu. Ou quand on prend du recul. Peut-être bien les deux. Autant Nancy Grand Cœur, j’ai l’impression qu’on parle pas de ma ville, ou qu’on essaye l’air de rien de me vendre un truc pas clair, avec un côté police du goût, autant Nancy Gros Cul, ça me cause, ça me plaît, ça pue, c’est sale, rebondi, incontrôlable: c’est vivant et c’est ce que je connais. C’est une ville. C’est ma ville. C’est le Nancy que j’aime, parmi d’autres. D’ailleurs, Nancy Gros Cul, c’est pour assouvir mes besoins scatophiles, hein. En vrai, c’est Nancy Gros Bide. C’est le ventre de la ville, l’expression qui correspond plus à ce que je veux raconter. La ville qui grouille, qui s’écoule, qui suinte, viscérale, pour le meilleur et pour le pire, cette part de densité humaine chaotique et hors de contrôle, qui échappera toujours à toute politique urbaine, urbanistique, sociale et architecturale. La part des anges, peut-être. Celle que ne génèrent pas encore les ARTEM et autres centres des congrès, toutes ces bondieuseries clinquantes, trop neuves pour être usées, marquées, lisibles: il faudra du temps pour que les humains tordent tout ça. Tu me diras, dans trente ans, quand les projets architecturaux eugénistes et nécessaires d’aujourd’hui seront devenus déglingués et immondes faute d’entretien, de pognon, de pérennité des institutions et des matériaux, voire faute de goût, y’a moyen que ça commence à bien me plaire. Le temps long, Dark Braudel, l’École gothique des Annales, Goubert le punk, tout ça. Vive la crise, quoi.

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Lui je l’adore. Affreux, sale et méchant, comme filmait l’autre. Il vient te couper la route en sortie du Pont des Fusillés, comme une sorte de grande porte du centre, où tu vas payer un octroi en métaux lourds.

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