Nancy, une histoire de la Face Nord

Si je prends le temps de te parler de ce quartier du nord de Nancy, ou peut-être du sud de Maxéville, voire de l’ouest de Malzéville, ce n’est pas par hasard. Le quartier Vayringe, qui va là-bas jusqu’à la station d’épuration, le vieux Super U, les rues du côté des jardins, et chevauche le bas de Maxéville du côté des Cadières en suivant les rails de l’ancienne voie ferrée, et flirte le long du canal, de la Meurthe, et au bord d’un vieux pont,  avec Malzéville. C’est plus ou moins ma vision du quartier. Elle n’est évidemment pas institutionnelle. C’est la moindre des politesses avec ce qu’on aime.

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Je me rends bien compte que tout ça n’est pas très vendeur. Ça tombe pas mal, vu que je n’ai rien à vendre. C’était mon quartier, y’a encore quelques années, et ce sera toujours un peu ma seule vraie maison à Nancy. Ces rues sont à tout le monde, mais le regard que je porte dessus, j’en suis jaloux. Et puis pas tant que ça tu me diras, sinon je ne l’enfermerais pas dans des images pour te le livrer. Tout bien pesé, je ne te demande pas ton avis, en fait. J’y étais l’autre soir, dans mon vieux quartier, au crépuscule, et avec trente minutes d’avance sur un rendez-vous. Quand on a arpenté sans cesse un lieu, on sait comment en faire le tour en une demie heure. Tant chaque lieu te parle de ceux que tu n’as pas le temps d’aller saluer.

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Tu vois, c’est que c’est un quartier de recoins pas très mignons, des impasses, des talus, des palissades, des bâches, des maisons posées n’importe comment par endroits, suivant les contraintes de la sainte Parcelle nancéienne et de son chaos logique, comme me l’a un jour fait comprendre un certain Didier Francfort. Ici, la contrainte, c’est son absence. Le passé maraîcher du quartier, les petits artisans, la voie ferrée, le canal, les rives de la Meurthe (les vraies, pas le triste quartier éponyme). Les maisons, on les a casées comme on pouvait. D’ailleurs on les détruit un peu depuis quelques années.

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On n’est pas loin des hauteurs. On distingue sur les buttes le profil de l’ancien crassier des carrières Solvay. Là-bas, c’est un sous-bois un peu dégénéré, pas trop entretenu, à moitié urbain, parfois décharge. Avec aussi des lieux touchés par la grâce. Nous on vivait au pied de ça, et par le velux des camarades du dernier, on voyait les soirs rosés ces hauteurs se découper généreusement, exotiques, et le profil de la Tour Panoramique qui se dressait, piqueté de la vie électrique de ses habitants, sur les toiles invariablement épiques du couchant.

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Le quartier n’a jamais été trop riche. Populaire, comme on dit, un peu pauvre par endroits, mais en tous cas pas riche. Avec cette tendance à se croire une sorte de gros village un peu mutant, un peu moche, sur les franges de la ville, et sa vie de quartier comme tous les quartiers de Nancy, mais un peu moins urbain qu’ailleurs. La rue Vayringe, avec son nom d’ingénieur, et anciennement son égout à ciel ouvert, sa savonnerie voisine fort puante, aujourd’hui disparue au profit d’une station d’épuration dont le fumet reste suspect les jours d’été au vent malheureux. La rue Vayringe et son parking central, en terre-plein, qui recouvre l’ancien égout, et ses arbres, des ginkos femelles, qui puent la gerbe à la saison des amours. Normalement on évite de planter des variétés femelles de cet arbre, à cause de ça. Mais là, non.

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Ici, rien n’est vraiment joli comme ça, de manière évidente. On ne sert pas du Vayringe ou du Crosne, ou des Cadières aux gens de passage en espérant qu’ils militent spontanément pour une reconnaissance au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il faut les accompagner, les introduire, leur raconter, et c’est toujours un peu de son intimité qu’on dévoile quand on présente son quartier parce qu’on l’aime, et que ce quartier est tel que le coin de Vayringe. Parce que des endroits comme ça, c’est l’histoire des gens qui y vivent qui fait tout. Ce qui rend le quartier beau et aimable, c’est que de l’invisible, c’est la corrélation entre les vies d’ici, le récit que tu sauras en faire et le vrai quartier matériel qui est sous tes pas. L’un ne va pas sans les autres. Les visiteurs en manque de consommation touristique vont faire sacrément la gueule, si ils viennent ici. Parce que sinon, c’est quand même un peu pouilleux.

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Les aménagements urbains sont approximatifs. Pas tous. Mais certains. On a un vrai sentiment de marge dans les rues d’ici. Des marges denses, mais des marges. Des horizons qui ne sont pas ceux de la ville survivent comme ils peuvent, mangés peu à peu par la normalisation rampante. Des lambeaux de terre qu’on ne cultive plus, des jardins abandonnés, des taillis impénétrables. Oh, le quartier a ses cotés pénibles. Ses soulots qui vagabondent et qui gueulent à tout va, et d’autres soulots d’alcool ou du reste qui sont de passage, en route vers tel foyer ou tel squat à proximité. Les bouteilles vides dans l’herbe haute, les jours fastes, quelques seringues. Les voisins qui se battent, dans le meilleur des cas, et qui se réconcilient aussi bruyamment deux minutes plus tard. De l’alcool jamais très loin.

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Là, juste de l’autre côté du canal, le Faubourg des III Maisons. Un quartier frangin, un frangin cool, qui serait revenu dans le droit chemin peu à peu. J’y ai habité aussi, encore avant, et j’ai toujours un immense plaisir à le traverser. Mais il est si cool le Faubourg que parfois un peu trop de cool tue le cool. Je veux dire, depuis qu’il n’y a plus de coloc sauvage de métalleux chez qui défoncer des tables à coups de cul de Kro en écoutant du bruit, ça a perdu de sa saveur. Mais je suis vache hein? Oui je suis vache parce que je te cause de Vayringe, alors c’est dur de pas être vache avec le reste du monde. Il est adorable le Faubourg. C’est juste que c’est pas Vayringe, tu vois. Vayringe c’est une petite teigne, faut pas lui demander d’aimer les gens cools.

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Le pont entre la rue Charles Keller, côté Faubourg, et la rue Charles Dussaulx, côté Vayringe, reconstruit après sa destruction en règle pour cause de retraite de septembre de l’armé allemande, c’est comme ça qu’on passe entre les deux quartiers. Le point d’équilibre avec au fond Maxéville qui donne de la Tour Panoramique, Tour des Aulnes de son vrai nom. Cette grande tour qui domine tout Nancy, que tout le monde joue à détester, mais qui ferait l’horizon orphelin si elle n’était plus là. Un pont un peu surélevé, un endroit où tu peux hésiter longtemps entre les quartiers. Un endroit où on ne te demande pas de choisir, d’assurer, d’être ferme, d’être bête. Ici, tu peux flâner, remettre ta décision à demain, quitte à dormir dessous. C’est un pont. C’est bien, les ponts.

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Mais le temps passe, je flâne sur le pont, je nargue le Faubourg à quelques mètres en portant haute la bannière couleur crépi gris passé des Vayringeois, et il est temps de revenir vers le dit quartier. Ma demie heure est bien entamée et le jour s’effondre. Je file le long de la rue qui porte le nom de l’excellente Virginie Mauvais pour rejoindre la rue Vayringe, et les alentours de la MJC des III Maisons, enclave du quartier cool. Je pense déjà que je ne vais pas tarder à reprendre la voiture pour rentrer dans mon chouette bled, je pense aux copains de la rue Vayringe partis il y a peu, les derniers qui restaient ici du fameux Vayringe Red Crew, laissant la rue à d’autres, tous des traîtres à n’en point douter. Ils sont partis vers la Chiennerie, les derniers copains; bah, à tout prendre je suis content, encore un quartier qui est étroitement lié à mon histoire et à ma géographie intime.

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Je retrouve mes vieux coins de Vayringe, comme la ruelle des Sablons. Le crépuscule insiste. C’est un bon moment pour divaguer. Plus tard, j’emmènerai ma fille ici et je lui raconterai. Bien entendu ça va la passionner, et bien entendu, ça n’aura pas changé. Bien entendu. Y’aurait pas un petit coup de mou chez le Dadu Jones? Eh bien, allez. Dadu Jones, c’est pas comme si j’étais un héros complètement pourri, je me dois de réagir. Coup de blues? Les Cadières. On a déjà passé la limite, et on est à Maxéville. Mais pour moi, c’est le même quartier. Les Cadières, c’est cet ensemble d’immeubles à a fois un peu ratés, originaux, mal vieillis et très attachants qui a recouvert ce coin de campagne en 1984. Je sais que j’ai des lecteurs dans le coin. Salut Kenan, tiens!

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Le coin des Cadières comme ça il fait louche. Il est pas plus louche que ça mais il fait louche, au crépuscule. Ses allées aux airs de cul-de-sac, ses lampadaires anorexiques, le tout donnant lentement, après une succession de porches un peu tristes, sur la vieille voie ferrée abandonnée. Ça te pose un cadre. Mais c’est un remède à la mélancolie, comme ils disent à la radio. C’est lugubre et ça raconte des tas d’histoires à cent à l’heure au fond du crâne, et ça fout la pêche, au final.

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Bon, bah voilà. Je quitte les Cadières. Mes pas me font remonter vers la voie ferrée d’où les trains sont partis vers le milieu des années 90. Ils ont déserté. Ils ont filé un peu lâchement. On ne sait pas où ils sont. Les trains sont partis. Aujourd’hui, en attendant de devenir une vilaine chaussée pour voitures, la voie ferrée est toujours là et on y promène son chien, on y chemine pour aller faire ses courses au Super U, ou dans l’autre sens pour aller à la boulangerie qui déboîte juste avant le vieux pont de Maxéville. On y croise des renards et des clodos. On y voit la place béante où se tenaient les locaux de la SCREG avant leur destruction. On s’y tord volontiers les chevilles.

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Bon et puis bah c’est pas tout ça, mais me revoilà rue Vayringe. Je vais vite fait faire un saut honorer mon rendez-vous et filer aussi sec retrouver ma voiture antique, pour revenir au village. Et penser, avec des souvenirs troubles, laiteux, à mon quartier à Nancy, le frangin maudit du Faubourg, le chouette coin de Vayringe. Sans regrets ni soupirs, mais avec toute la chaude nostalgie qu’il m’évoque. Et pourquoi pas, tiens, en faire un billet pour Un Dimanche en Lorraine…

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Nancy, la Saint-Nicolas jusqu’au bout de la nuit

Jusuq’au bout de la nuit, bon. Il devait être 21H30 quand je suis rentré en faisant ces photos. Ouais bah on s’fait vieux, hein, c’est bon.

Comme j’étais énervé de l’annulation du défilé, à cause, nous a-t-on dit, de la menace terroriste! Mais vener à mort, j’étais! J’aime pas trop les abdications en rase campagne (ou les économies déguisées, va savoir). Nancy, ville historiquement bourgeoisement modérée, vire dans l’hystérie feutrée de la pondération radicalisée, faut croire. Enfin, c’est aussi à ça qu’on se rend compte que les fêtes populaires n’ont plus grand chose à voir avec le peuple depuis longtemps, hormis leur consommation par ce dernier le jour J.

Mais bon, je râle, je râle, mais en vrai, c’était chouette, en particulier la Soupe à la Marmaille place de la Carrière, et toute la fête qui allait avec. Parce que ça, c’est de la fête, hein. Et la fête c’est quand les gens doivent mettre les mains dans le cambouis et faire des choses ensemble. La fête c’est voir les gamins ravis de faire du manège AVEC leurs parents, d’être poussés par eux sur des bordels créatifs et bidouillés mais requérant la participation de tous pour fonctionner. C’est de les voir en fait se bidonner ensemble, au lieu de rester passifs à regarder bêtement tourner leur gamin au regard vide sur des grands manèges électriques à 800 000 000 $ (et je n’exagère pas, c’est vraiment pas mon genre), en faisant coucou ou en essayant de faire une photo pourrie avec leur smartphone, sans finalement rien partager avec le mioche.

Et même si je regrette, un peu par principe, le vrai grand défilé, faut dire que les zouaves qui faisaient de l’ours polaire («des Indiens qui font de la fumée qui pue mais qui ont un PUTAIN d’ours polaire», c’est ainsi qu’un camarade me les a vendus) étaient assez magiques, et un peu punks sur certains bords. Dans le contexte, au final, le défilé me manque, c’est quand même le moment important de ce bon vieux copain Nico, avec sa barbe, ses bonbons et son Père Fouettard (qui d’ailleurs a disparu des écrans radars à Nancy, pour ce que j’en ai vu… ah, bah il devait pas faire bien dans la vitrine… la communication et l’image de marque, quelles plaies!). Même, le défilé aurait été plus logique que les «Indiens» qui puent avec un ours: c’est mon côté conservateur. Après, objectivement, ça fait du bien aussi de voir des trucs super créatifs, merveilleux au sens cool à mort, qui changent de la routine plan plan. Y’en aura des photos de la fête dans un autre billet.

Enfin bon, allez, j’vous laisse, je vais prendre mes cachets contre la schizophrénie, hein.

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Naufrage

Voilà. L’été est terminé. C’est sûr. L’été indien, pourtant fréquent en Lorraine? Pas trop ça non plus, cette année. Alors moi, je compte sur l’hiver, qui est globalement mon meilleur copain dans l’année, même si je m’entends bien avec ses trois collègues. L’hiver en Lorraine n’est pas si froid qu’on le dit, malheureusement, et il n’y a pas tant de neige que ça, bien au contraire. Et malheureusement aussi à mon goût. Toujours est-il que notre hiver est quand même doué pour les naufrages. Ces journées, longues d’agonie, qui émergent de manière fugace, pour sombrer définitivement. Ces journées où il n’a pas vraiment fait jour. Oui, ça, l’hiver lorrain s’y connaît, c’est vrai. Et moi, j’aime bien ça aussi. C’est comme ça.

Petit reportage futile sur la route d’un hiver passé, de la campagne à Nancy, puis de Nancy à la campagne, mouvement pendulaire de ceux qui ont «quelque chose à faire à la ville», jusqu’au naufrage final, avant seize heures, et juste pour rendre hommage à ces ambiances de grisaille coriace qui ont toute ma sympathie.

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