Mougin à Villey-le-Sec

Et c’est qui ce Mougin? D’abord c’est Henri-Louis-Philippe Mougin, de Bourg-en-Bresse, et c’est commandant. Bon. Et qu’est-ce qu’il a fait à Villey-le-Sec, le commandant Mougin? Eh bien… rien. Enfin, pas directement. Mais le commandant Mougin, tout à son affaire d’aide de camp du général Séré de Rivières, chargé par la IIIème République hésitante puis militante de fortifier les frontières de l’Est, le commandant Mougin était pas la moitié d’un con, et avait des idées à revendre. Comme par exemple que mettre l’artillerie lourde sous tourelle, ça pourrait donner à réfléchir aux assaillants des forts comme celui de Villey-le-Sec. C’est donc ainsi qu’il mit au point la tourelle de 155mm long en fonte dure, mastodonte abritant ses deux pièces sous une cuirasse rotative, mais non éclipsable, c’est-à-dire n’ayant pas moyen de se mettre à couvert en s’abaissant, comme les modèles postérieurs.

Voilà ce qu’il a fait à Villey-le-Sec, le père Mougin, ou du moins ce qu’on y a fait d’après lui. Si tu veux en savoir plus sur ce cuirassement absolument incroyable, tu peux cliquer pour aller faire un tour chez m’sieur Vaubourg qui est un ponte en la matière et dont le site fait frémir d’aise par sa documentation d’archive comme actuelle de qualité. Note quand même que Villey-le-Sec se visite en saison lors d’une longue et riche visite.

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Celle de Villey-le-Sec, de tourelle Mougin de 155,  je la connais bien. Sur sa hauteur tournée vers Toul, je l’ai même beaucoup fréquentée, la vieille. A l’époque, comme sur cette photo prise par mes soins en 1996, elle n’était pas bien fraîche et étrangement accoutrée. Mais entretemps, y’a eu du boulot…
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La végétation a été repoussée au loin, la tourelle repeinte, dégagée de ses scories liées à des transformations et des travaux de fortune, et tout le tralala. Elle est aujourd’hui accessible lors des visites.
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Il y en avait quelques-unes comme elle dans la région, et ailleurs (entre autres dans les Alpes). Conçue en 1876, elle a été rapidement dépassée, mais pourtant, la vieille fille est intervenue de manière pénible pour ses cibles en 1914. Un canon dépassé reste une arme qui tue, et ne devient pas inoffensif par magie. La tourelle de Villey-le-Sec n’a pas fait le coup de feu guerrier, puisque, remplissant leur rôle dissuasif, le camp retranché de Toul et sa ceinture de forts, particulièrement puissants, ont vachement incité les Allemands à aller voir ailleurs si les Français y étaient. Et bam! Ils y étaient. C’est des malins les stratèges. Même si ça veut pas dire que ça s’est bien passé au demeurant. Les boucheries internationales, c’est comme les histoires d’amour, ça finit mal en général. En général… Mon général? Je… oui, pardon, désolé. On va laisser tomber les bonnes blagues dans les légendes des photos. Dans le reste du billet aussi? Bon, d’accord.
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Alors pourquoi si elle n’a pas tiré en temps de guerre, cette masse formidable est ainsi écorchée? C’est que, mon bon ami, ou qui que tu sois, en septembre 1944, ce n’était pas de tout repos dans la région. Les troupes allemandes se sont défendues dans le Toulois face à l’avance américaine, et le fort de Villey-le-Sec s’est trouvé être un abri pour elles, une position sûre pour se regrouper (ainsi qu’un dépôt de carburant? à éclaircir…). Les Américains, peu enclins à emporter une telle position, même désaffectée, en attaquant à pinces l’arme à l’épaule comme s’ils étaient en goguette sur les Champs-Élysées, ont donc procédé à un bombardement en règle pendant plusieurs jours. Ce qui fit replier la forte troupe allemande, non sans avoir fusillé des villageois dans le fossé de la batterie sud et fait sauter le clocher. Histoire qu’il ne serve pas d’observatoire à l’ennemi -et ravageant ainsi les habitations voisines-. On vous avait prévenu, « ça finit mal en général ». En tous cas, voici les traces d’éclats d’obus restant aujourd’hui sur la cuirasse.
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Du temps où j’étais bénévole dans l’association, elle était donc en piteux état, bouffée par les buissons d’acacia, son talus glissait par temps de pluie, et on s’y cassait volontiers la gueule. Moi, à chaque fois que nous venions travailler à débroussailler les lieux, ou assurer les visites, pendant des années, je montais en fin de journée, quand le matériel était rangé et que j’étais peu ou prou le dernier sur les dessus du fort, pour voir un peu.
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Ici en février 1997, ça t’explique un peu. C’est que la vue de là-haut, sur Toul et sa région, et tout loin au nord sur la Woëvre et les Hauts de Meuse (par très beau temps avec des jumelles, on distingue l’ossuaire de Douaumont à l’horizon), c’est pas dégueulasse. Je venais donc finir ma journée là, assis sur la coupole en fonte, faire un peu mon méditatif, oublier la journée écoulée, revenir à mes tracas de lycéen, laisser loin l’engin de mort sur lequel j’étais assis, penser à une certaine fille de ma classe: la vue était belle, tout ce que je trouvais beau me ramenait invariablement à elle… j’en ai laissé, des heures de boulot, de rigolades avec les copains, et de pensées un peu solitaires, dans ce fort…
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Toujours en 1997, sur cette photo… on en a bavé pour dégager les dessus du fort, dont le massif de cette tourelle… Moi du coup je suis vachement content de voir ce que les gens qui sont venus après nous, avec heureusement plus de moyens -mais tout autant de boulot acharné- en ont fait.
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Ah oui. Tu te demandais peut-être comment c’était à l’intérieur. Bah voilà. La chambre de tir, comme on dit. Nonobstant la destination funeste de l’ensemble, j’adorais, et j’adore toujours cette odeur de graisse froide, une odeur métallique, humide, grasse et entêtante dont je n’aurais pas pensé a priori qu’elle resterait pour moi associée à tant de bons souvenirs. Fais-moi rentrer dans une usine pleine de grosses machines, dans un gros navire contemporain, même parfois dans un atelier de soudeur mamaillou au fond de la Meuse, et tout de suite, l’odeur me cause de tout ça et me fout le sourire.
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Enfin… je me suis attaché au lieu avec beaucoup de force. D’abord pour les copains rencontrés là-haut. Malgré toute l’affection que j’ai pour l’endroit, même s’il est constitutif de ma façon d’être, même s’il m’a marqué à vie, même s’il est important pour le paradoxe sur lequel je me tiens toujours (cette fascination du fait guerrier, de l’humain en guerre, qui cohabite dieu sait comment avec un farouche antimilitarisme; cette aisance avec les milieux militaires tant humains que matériels, et à la fois cette horreur de la guerre, de la virilité, de l’armée, de la patrie et des valeurs qu’elles véhiculent), il n’en reste pas moins que c’était d’abord les copains. Qui le sont restés, des copains, mais à d’autres endroits. Quand ils ont déserté l’association peu à peu, tout intérêt disparaissait pour moi, malgré mon amour des lieux, et mon intérêt « scientifique » pour ce type de fortification. Je me suis barré aussi. Des forts de Villey-le-Sec, je t’en échange 200 sans la moitié d’un scrupule pour garder les copains: la valeur ultime. Point.

Les grues, mais pas à Nancy

Y’a quelques jours que je vous assène les grues de Nancy qui construisent des trucs qui font causer les bavards dont je fais partie et à ce propos le fond de l’air est frais, c’est l’hiver qui arrive, faut bien payer la douceur de Décembre ma bonne dame. Voilà, moi j’aime bien causer de ce genre de choses.

Mais pas là. Là j’étais en route vers Saint-Mihiel en joyeuse compagnie pour aller voir l’Abbaye de l’Étanche entre autres. Mais un billet sur l’abbaye sans faire un peu d’histoire-les-amis, ce serait sec, moi j’aime bien quand y’a des matelas de mots sur des sites comme ça. Pas que d’histoire d’ailleurs, mais des mots, et là tout de suite, tu crois peut-être que j’ai le temps de te faire des mots comme ça? Hein? Non. Bon.

Alors bon sang, quoi?

Rien, quelque part entre Toul et Saint-Mihiel, des grues dans les champs. Et cendrées, les grues, pas d’la merd’. C’était joli et tout.

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Surgir sur le plateau de Chaudeney

Faut se mettre à ma place. Pas tout le temps, hein, sinon tu serais obligé toi aussi de déféquer avec une perfection quasi-divine, et tu risquerais de te faire mal. Non, faut se mettre à ma place juste quand j’émerge de la forêt (litigieuse) de Pierre-la-Treiche-mais-à-Chaudeney-mais-ça-dépend. Là, je me retrouve sur un plateau, qui descend en pente douce vers la vallée de la Moselle côté Toul. Certes, certains champs sont délimités au cordeau et pas la moitié d’un brin de quoi que ce soit ne pousse sur leurs lisières: tout ceci sent bon la chimie. Mais quand même, on ne m’ôtera pas de l’idée que ce que l’on voit alors est fort agréable, en sortant de la forêt de Chaudeney-la-Treiche, ou Pierre-sur-Moselle, va savoir…

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