La neige artificielle

A la demande générale d’une lectrice qui se reconnaîtra, à moins qu’elle n’ait perdu la mémoire ces dernières heures, et aussi pour se faire un peu de bien et oublier cet hiver ridicule, on va mettre un peu de neige au centre ville de Nancy. Ah bah c’est pas la belle neige immaculée de la campagne, mais je l’aime quand même. Je pourrai même mettre de l’immaculée, les jours qui viennent. Alors? C’est ça aussi le service client de Un Dimanche en Lorraine Inc., être réactifs au service de notre public, pour une meilleure prix client consommation rentre dans la boutique tu vas prendre froid, avec encore plus de les offres promotionnelles de marge pognon.

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Nancy, gare et crépuscule

J’avais comme qui dirait une amie label rouge niveau 39 avec bonus +68 assimilation familiale qui arrivait à Nancy par un beau crépuscule d’été tiède dans un TGV après des tas d’heures de voyage. J’allai donc la chercher, et j’avisai bien vite une place disponible sur le pont où se trouve à l’heure actuelle le dépose-minute vachement discutable, bien que d’un autre côté, je conçoive qu’il fût compliqué de le disposer où que ce soit d’intelligent pendant la durée des travaux, Nancy étant essentiellement rétive aux organisations de l’espace trop efficaces -et c’est tant mieux-.

Je ne sais pas si tu as déjà été un soir de semaine calme, dans la douceur de la pénombre naissante, attendre quelqu’un à la gare, aux portes d’un train venu de destinations d’où l’on s’arrête peu à Nancy? Ça a son importance, parce que du coup, la gare reste vide, comme suspendue dans les airs, flottant entre deux teintes.

C’est un moment qui s’apparente exactement à une arrivée à pinces depuis la gare de l’Est au niveau du métro la Chapelle et du lent caillon de la rue Max Dormoy, dans le beau XVIIIe, doux, odorant et feutré dans les crépuscules d’été. L’ambiance n’est pas tout à fait la même à Nancy, pour autant, mes sens se réjouissent de la même manière, ce sont les mêmes mécanismes qui fonctionnent. Quand le train arrive et que le visage ami débouche par la porte juste devant toi, et que la nuit vient finir n’en plus finir de tomber, alors, c’est un vrai moment de paix. «Tout est bien en somme».

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Manger du Nancy, hyper centre

Là encore, quelle drôle de relation avec ce quartier, dont j’ai connu certains côtés affreux, mais aussi cette sorte de jouissance à glisser dans le ventre-ville, ses recoins, ses mystères, ses lieux inaccessibles et où pourtant l’on va, pas très loin finalement d’un bon niveau de jeu vidéo, sa face nocturne qui a été mon lieu de travail quelques mois, et avant, dans les années 90, le parcourir entre éthylisme, vandalisme sans envergure, méfiance et inquiétude quand j’étais adolescent, ses lumières trop vives, ses lumières glauques ailleurs, ses arrières-cours lépreuses où l’on arrive sans faire exprès, parfois, ses travailleurs invisibles, qui nettoient les magasins et les bureaux dans la vieille nuit, quelques heures avant que nous n’arrivions, ses patrouilles du SAMU social, du SAMU tout court, ses rondes de flics, ses prostituées, ses éboueurs, ses nettoyeurs de trottoirs du samedi à l’aube… ses parkings souterrains et leurs habitants permanents, qui pour certains travaillent clandestinement sur un chantier voisin destiné à faire rayonner la ville, et puis ses façades sous un grand soleil, son animation, son vacarme, sa générosité vulgaire et sans limite, son obésité contagieuse. Le ventre-ville, l’affreux, sale et méchant, le ventre-ville, le grouillant, l’anonyme, dans lequel j’aime errer quand il est calme, le dimanche, la nuit: il est tellement truffé d’absurde et d’improbable que somme toute, c’est dur aussi de s’en passer, aussi inhumain soit-il. Peut-être justement parce que c’est plein d’humains inaudibles accrochés à des milliers de petites îles désertes au milieu d’un océan de constructions sauvages, et que ça résonne, quoiqu’en dise le centre-ville.

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Nancy, de la rue de Serre à la gare

Voilà comment un trajet aux portes de l’hypercentre nancéien pour le moins cradingue peut être mythique. Alentours de la rue de Serre-place de la gare, un court trajet salvateur, puisque dans ma primesautière jeunesse d’avant, un excellent camarade de fort belle facture nous recevait souvent pour des soirées jeux de rôles, ou pour des soirées n’importe quoi aussi, et l’élément liquide, qui sentait le houblon à plein nez, venait parfois à nous manquer au fond de la nuit. Alors, on s’ébrouait, et c’est un euphémisme, et quelle que soit l’heure, nous marchions jusqu’à la place de la gare, et allions à la première sandwicherie/épicerie venue racheter des bières, et parfois manger un gros sandwich sale peuplé de graisses saturées souvent inédites, histoire de colmater un pauvre petit corps en difficulté éthylique, ce qui, au demeurant, n’avait qu’un effet psychologique mineur et ne faisait que saler un peu plus, au sens propre comme au sens sale, la note du lendemain. Sur ce trajet, sur cette place, on rencontrait plein de gens bizarres, des punks, des clodos, des tox (l’ensemble étant assez compatible), des jeunes comme nous, et y’a vraiment longtemps, au début, quand on n’était pas bien majeurs ou à peine, et que nos parents auraient mieux fait de mieux nous élever car qu’est-ce qu’on foutait dehors à cette heure-là, ah, ça, si ils nous avaient mieux éduqués on n’aurait pas été tués en braquant un bijoutier, hein, ah ça non ma bonne dame, le déterminisme a ses raisons que les connards semblent bien connaître, bref, on était peut-être mineurs, pintés, dehors la nuit, et y’a vraiment longtemps donc, on voyait les pas beaucoup plus vieux que nous, en uniforme, entre deux trains, l’air hagard et sentant souvent fort le mauvais alcool, qui eux aussi attendaient pour un sandwich avant de regagner la caserne. Toute une faune, il ne faut pas s’en cacher, particulièrement pas rassurante si tu n’es pas en groupe et un peu heureux. Seul, j’eus été très inquiet, voire fortement emmerdé. Je ne serais pas venu là de toutes manières, sauf à traverser la place vite fait en vélo à des heures indues, en slalomant entre les cadavres de portions de frites, les canettes et parfois les gens avachis. Drôle de relation, ambivalente, avec cette place que j’aimais, dont je me méfiais, qui était chouette, qui était affreuse, qui dégueulait son sordide, et apportait des moments de bonheur, ou le pire de la bêtise humaine populaire se déployait, au coude à coude avec de belles histoires parfois imbriquées dedans; comme toujours, rien n’est séparable en deux camps (ceux qui « likent » pour, et ceux qui « likent » contre, par exemple), nous nous positionnons dans une réalité qui est grise, sauf pour celles et ceux qui ont envie de se satisfaire du binaire, du bête et du médiocre.

Moi j’en garde un souvenir très net. De ce trajet de trois-cents mètres. La nuit.

Que voici, le nez en l’air, en 2013, par une belle journée de septembre. Le nez en l’air, parce que des palissades cachent le sol, de grands travaux sont en cours. On veut cette place dorénavant belle, sûre et accueillante. Ce n’est pas un luxe, parce que ce coin craignait vraiment, et les vendeuses des sandwicheries devaient faire face à un monceau révoltant de connerie masculine, et y’avait de sales histoires, et même des fois y’a eu un mort, et toutes ces sortes de choses qui ne nous effrayaient pas trop au demeurant, mais qui n’étaient pas absentes non plus, même en groupe, parfois, on sentait que c’était tendu, dans le coin; et cette place, en plus, les voyageurs tombaient la gueule dessus en sortant du train. C’est bien ces travaux. Non, si, c’est vrai. Je le pense; ou je crois le penser, parce que j’ai peur de l’extrême inverse, lisse et fonctionnel, gérant les flux. Mais oui, ce n’est pas un mal. Mais est-ce un bien pour autant? Parce que oui mais. Mais alors tous les clodos, les punks, les tox, et les jeunes crétins comme nous étions, ils vont aller où? J’ai pas de réponse à ça, et j’espère bien ne jamais en trouver. Les grands travaux dans la grande ville, ils tombent un peu du ciel, pour eux, pour nous, comme une mauvaise averse, et on verra ce qui pousse ou pas après. On verra où nous pousse la marée. On ne fera pas confiance à ceux qui disent que ce sera beau. Ni à ceux qui disent que ce sera horrible. On s’en fout un peu en attendant, vu qu’on n’a pas décidé grand chose. Est-ce une bonne attitude?

Va savoir, mais ne reviens pas trop tard, la soupe est prête.

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Promenade bavarde dans le centre de Nancy

Nancy, c’est une ville qui peut se errer assez facilement. Se errer? Oui, oui. C’est assez vilain, mais c’est ce que je veux dire. Elle a plein de diversité, il y a toujours plein de monde, mais jamais trop (eh, banane, sauf quand il n’y a personne, ou qu’il y a trop de monde), sa taille modeste mais importante fait qu’on risque toujours d’y croiser quelqu’un qu’on connaît, mais qu’on risque aussi de passer inaperçu, selon les options que l’on prend pour l’errance, selon les quartiers que l’on traverse. Il faut du temps pour aller d’un bout à l’autre, mais c’est toujours faisable. Elle a plein de centres. Il y a la gare, il y a la rue Saint-Jean, le marché, la Vieille Ville, la place Stanislas, personne n’est vraiment d’accord. Elle n’a pas de grand cœur, c’est une ville. Elle en a plein de petits. Elle a une gare qu’on ne sait plus comment désenclaver, même si en ce moment on essaye encore avec les grands moyens, mais aussi par la méthode Coué (avec ce slogan débile: « la ville est dans la gare, la gare est dans la ville », chef-d’œuvre d’idiotie de communiquant). Nancy, la ville, elle broie et elle est brutale avec les uns; mais douce et voluptueuse avec les autres, parfois les mêmes, selon des choix qui n’appartiennent qu’à elle. Nancy, je l’aime bien pour ça aussi, c’est une sauvage, qui ne se laisse pas saisir facilement. Qu’on soit touriste ou édile, Nancéien ou banlieusard, on n’y a jamais vraiment tout compris, on est toujours un peu à côté de la plaque. A Nancy, il n’y a pas trop de cohérence architecturale ou urbaine, en tous cas pas à grande échelle. C’est parfois difficile pour le touriste, le nouvel arrivant, ça peut avoir l’air très laid, mais c’est une ville à trésors, pas moins qu’ailleurs. Seulement, ils sont dispersés, parfois même planqués. Mais du coup on ne s’ennuie jamais, la physionomie de la ville change constamment au gré de nos pas. C’est une sauvage. Elle ne se laisse pas approcher. Mais quand tu parviens à la toucher, alors là, c’est chouette, et elle se livre presque sans bouger. Comme un lynx, et j’me comprends. A la recherche de Nancy, à Nancy, une quête sans fin. Avec l’histoire chaotique de son urbanisme, son absence de grands boulevards et sa circulation difficile dans des rues étroites à sens unique, où cohabitent tant bien que mal (mais surtout mal) vélos (aux pistes cyclables relevant aussi de la méthode Coué, qui a marqué Nancy à plus d’un titre), voitures et bus parfois engoncés dans des tunnels de circulation suffocants. On a tout tenté, un tram hors de prix et plus ou moins fiable, aujourd’hui un « Stanway » (qui est un bus, en fait), et quand ça marche parfois c’est moins pire, mais c’est toujours compliqué. A Nancy, on est tellement sous la coupe de l’obèse de la « plus belle place d’Europe » que tout ce qui est créé se récupère Stan comme préfixe. On ne peut pas s’en empêcher, c’est compulsif, quitte à ce que ce soit laid ou mieux, absurde. A Nancy, on vit peut-être un peu sur nos acquis, mais il faut dire qu’ils sont jolis. A Nancy les gens râlent sur les travaux, comme partout, parce qu’ils aiment râler, et les sujets ne manquent pas. Les mêmes aimeront les nouveaux aménagements quand ils seront terminés. Ce n’est pas grave, l’important c’est qu’on s’cause, hein. C’est le cycle de la ville. La ville qui suit son cours. C’est Nancy que j’aime, où je n’habite plus, et que je n’aime pas, l’un n’excluant pas l’autre. Un Nancy pénible, comme une fille intelligente et belle qui en profiterait pour se payer le luxe d’être effrontée et exaspérante. Mais toujours irrésistible. Quelque chose comme du charme, quoi, qu’elle a, Nancy, avec toutes les ambivalences qui vont avec.

Dans ce billet, je vous ai fait tout ça un peu propre. La prochaine fois, on parlera de « l’hypercentre », le « Manhattan nancéien », affreux, sale et méchant. Mais pas sans intérêt, pour le coup.

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