Thouars, de l’autre côté

J’avais parlé de Thouars, cette jolie petite ville non loin de Saumur. Jolie avec ses vielles pierres auxquelles le temps est laissé, volontairement ou non, jolie perchée sur sa hauteur avec le Thouet qui dévale à ses panards… j’ai vraiment beaucoup aimé.

Mais je n’ai pas encore parlé de la partie de Thouars que je préfère. Un monde si radicalement différent que l’on se demande si l’on est bien dans la même ville. Je parle du triage. Du grand triage de Thouars, et du quartier qui va avec, « le village noir », ancienne place forte d’une armée de cheminots, et qui en conserve quelques magnifiques caractères. On y fait un tour? On y fait un tour.

Au pied des pavillons, les jardins cheminots. Bien que bien entretenus contre la broussaille, peu sont cultivés. Il s’en dégage une impression de solitude énorme. C’est ce qui va prédominer. Un triage gigantesque réduit, humainement parlant, à peau de chagrin, est d’une grande tristesse. Mais émouvante.

Les rues sont parfois interrompues par de brusques entrepôts, et d’autres fois, elles sillonnent, parallèlement aux voies, les marges du quartier en de longues perspectives.

On y croyait, quoi, c’était un autre temps. Il faut admettre que c’est un autre temps qui me travaille beaucoup. Comme on a bazardé sans réfléchir la civilisation rurale au profit de la civilisation industrielle, on est en train de bazarder la civilisation industrielle sans cogiter une seconde. Les blagues sur les péquenots des années 80 sont remplacées par les blagues sur les prolos et les syndicalistes dans les années 2000. On ne va nulle part en jetant le bébé avec l’eau du bain, comme on dit.

Qui a intérêt à ce que disparaisse cette civilisation de cheminots-maraîchers, dont les jardins sont le sceau de cette plus ancienne vie encore, d’avant l’exode rural? C’est pas pour faire mon Lénine, mais je me demande.

Mais ce n’est pas aussi simple que s’il y avait des gens intéressés, ayant ourdit un complot contre le monde des cheminots. Oh, non, ce serait bien pratique, et particulièrement confortable de pouvoir dénoncer, le doigt tendu, les coupables. Du bout des lèvres, j’ose prononcer le mot « capitalisme ». Mais ce monde est pourtant un enfant du capitalisme industriel… alors?

Parce que faut dire que dès fois, les gens sont assez forts pour mordre aux hameçons sans qu’on les aide et se faire des complots contre eux-mêmes comme des grands. J’crois que c’est même la caractéristique principale des gens, et je sais de quoi je parle, j’en suis un. Mais alors, on a envie de s’asseoir sur le perron d’un entrepôt désaffecté et de se demander: « mais merde, où avons-nous commencé à déconner? Il y a bien un moment où tout a dérapé, non?« . Cette question fout le vertige. Parce que si on suit ma logique, on en arrive à des conclusions très pessimistes.

On en viendrait même à se demander si tout ne vient des amibes qui ont trahit leur classe sociale en toute connaissance de cause, en voulant sortir de l’eau? Quelle étrange ambition. C’est chouette, l’eau. Quand je dis que ça remonte loin… en attendant on va redescendre. On approche des voies. Le triage va s’étaler et former un nouvel horizon.

Ah oui, ça, faut aimer. Je trouve ça beau, à ma façon, j’aime bien traîner dans ce genre de coins. Pourtant, je me porte bien. Je suis un être humain à peu près dans la moyenne. Mais j’aime bien ces ambiances.

Enfin, l’air de rien, le triage est toujours en activité, malgré l’air désert que j’en donne. La gare est au bout, et les TER, comme le fret, en sont toujours clients. On va dire clients, hein. Parce que l’hypocrisie du service public ferroviaire a fait long feu. Et la politique commerciale menée par la SNCF, ses sous-traitants et ses partenaires, ne ressemble plus depuis un moment à l’idée qu’on se fait d’un bien collectif. Prendre le train a de moins en moins d’intérêt. Prendre le train n’est plus un plaisir. Toute poésie et toute humanité en est retirée peu à peu. Prendre le train est une action efficace et rationnelle, exigeant du client une forte vigilance pour avoir de meilleurs prix que son voisin. Youpi.

Le triage, il ne plaisante vraiment pas. Des tas de tonnes de voies avec des tas de tonnes de wagons qui ont l’air posés n’importe où au hasard, et dont la destination semble aussi être l’œuvre du hasard. On a parfois du mal à imaginer des hommes derrière tout ça. J’espère pouvoir les photographier, une fois.

C’est comme les mines, les plate-formes pétrolières, les tours de contrôle, les fonderies, les cyclotrons (ouais ouais) et autres trucs bizarres dans ce genre: un monde à part, avec des gens à part quand ils y sont, un univers qu’on ne peut soupçonner de l’extérieur. Là, c’est le triage.

C’est classique. Et c’est super pas faux.

Ah si, tiens, tant qu’on y est, quand je vois ce chouette boulodrome collectif, je continue de me demander ce qui nous retient de repartir vers ce genre de fonctionnement, en l’adaptant peut-être à notre mode de vie, plutôt que de laisser l’entreprise privée nous beurrer la raie pour assurer nos loisirs. Entre autres. Bon, c’est un exemple.

Bref, ça nous fait une sacrée densité de sentiments qui peuvent parfois être contradictoires. A mon propre niveau, je peux déjà avoir plusieurs lectures de ces images. Pas forcément compatibles. De la fascination envers ce monde industriel, au rejet de la civilisation de masse qu’elle entraine, en passant par l’admiration de sa vie collective ou la haine du saccage et du vandalisme au sens premier de la terre. Ouais, hein, pas compatibles, toutes ces choses.

Bon, bah au final, y’a qu’à se laisser porter, hein, et porter quand c’est possible, en n’essayant pas de résoudre les contradictions, car elles sont un carburant. Inconfortable, mais carburant quand même. Si on résolvait les contradictions, on risquerait la pureté, et cette dernière, quel que soit son bord, est toujours une énorme fadaise. Je n’aime pas les croisades. Définitivement.

Bah au final, je dirais que Thouars, faut vraiment y aller. Voir le centre historique et les jolis quartiers anciens qui dominent la belle vallée du Thouet. C’est parfaitement bucolique. Mais camarade, ne pars pas sans être passé par le village noir, et le coin du tri. C’est de l’histoire aussi, qui fait encore de l’écho, très fort. Ça t’apprendra des choses. Les petites ruelles étroites que nous aimons dans les coins historiques, les gens, en 1800, mettons, ils n’aimaient pas ça. C’était laid. Alors garde bien tout ce que la « relativité » peut nous mettre en tête. Enfin, bon. Tu fais comme tu veux aussi. Juste, le village noir, c’est chouette, et si t’es pas un chat, ça craint pas…

Moi j’parie sur un ancien trader cadre de l’OMC qui a été muté un jour DRH à la SNCF et qui a été victime d’une cabale syndicale quand il a voulu virer le vieux Dédé au motif qu’il collait pas assez d’amendes et faisait pas de chiffre pour le remplacer par son neveu droit sortit de HEC. Non?

(Photos du 19 février 2009)

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2 Responses to Thouars, de l’autre côté

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