La Vadrouille #6 // Un bout d’Alsace fatiguée

Même en Alsace, y’a des coins crados. Oui oui. Tu peux boire une bière depuis un Colmar rutilant (au centre du moins), tu n’empêcheras la rugosité d’être partout. Elle est normale, et souhaitable. Elle est l’usure, le temps qui passe, la marque que tout ce qu’on construit est voué à devenir un jour dégueulasse et tout moisi. Ça me va, de le savoir. Il y a toujours un envers du décor*, même à Venice Beach, même à Ibiza, même à Dubaï, même à Colmar, même dans l’urbex avec des filtres insta et de la performance. Le beau d’aujourd’hui est le dégueu de demain. C’est pas grave hein. Mais moi ça me fait du bien de le savoir. Ça me rapproche de la banalité et du quotidien, que j’aime pour les surprises sans fin qu’ils nous réservent.

A la fois je suis Lorrain, donc aigri. J’avoue.

*Ah ah bien joué, on dirait un «reportage» sensationnaliste sur une chaîne de télé incompétente.

Aller vers Toul mais s’arrêter à Dommartin

Dommartin-lès-Toul, c’est une commune pas simple je trouve. La parcourir à pinces, ça désoriente, on ne sait pas comment quitter l’axe principal et puis finalement on se dit que très simplement il suffit de s’enfiler dans une rue latérale. Mais les zones sont floues, on ne comprend pas quoi va où, on termine dans des friches végétales ou non, y’a de la vieille voie ferrée qui fait un faux obstacle, et la Moselle qui en fait un vrai. C’est un endroit de la France du fond, et je l’aime beaucoup.

Il suffit de passer le col…

… pour finir les pieds dans l’eau, cette ancienne manufacture d’impression ayant quelques problèmes de toiture. Mais la friche industrielle sous la pluie, c’est toujours le mieux du mieux comme dit Émile. C’est un peu comme si l’usine continuait à transpirer toute la sueur versée ici. C’est aussi un concert de sons aquatiques divers et variés, c’est l’eau qui goutte ici, qui dévale là, qui stagne enfin autre part. C’est la friche sous la pluie (et même qu’à la fin il refait beau).

La Vadrouille #5 // Quitter l’île d’Houat

Cette île qui se trouve au large de Quiberon, c’est comme toutes les îles, quand tu n’y habites pas, faut partir. C’est toujours un peu bizarre de quitter un caillou qui sur quelques pauvres kilomètres carrés, t’attache autant à lui, et te lie à celles et ceux qui y vivent. Qu’ils en soient, ou qu’ils fussent adoptés. Les amis de l’île. La dernière fois que j’ai quitté l’île, la veille avec des gens de l’île, j’ai trop bu. C’était ma première gueule de bois depuis une éternité, et c’était si malin la veille de prendre le bateau sur une mer chahutée pour retourner sur le continent. Un excellent calcul. C’était une autre fois que sur ces photos. Sur ces photos, c’est après un mariage mémorable, militant et émouvant. Après quelques jours sur l’île, il est temps, chaque jour, d’accompagner au port les convives qui quittent les lieux. Le premier jour, ils sont partis massivement, le Melvan était noir de monde. C’était en avril. Sur le port on a chanté à tue-tête, on s’est envoyé des baisers, on a repêché un foulard emporté par le vent, on eu des larmes dans les yeux à cause du vent frais, bien entendu. Sur le port, tu sais, le port, le cordon, le lieu de passage, de transformation.

Passé ce premier départ, avec chaque nouveau jour, de petites grappes de convives quittaient l’île. Discrètement, par ces fins de journées d’avril. A chaque fois que je remontais au bourg après les avoir accompagnés, je me disais que mon tour allait venir et je n’avais pas envie. La nuit, par le velux entrouvert, j’entendais la mer ressasser son assaut sur la côte, comme partout sur l’île. Elle me berçait tout en m’interdisant le sommeil. Je ne suis pas ilien, tu sais. Ces nuits étaient belles, pourtant.

Et puis il faut partir, descendre au port, atterrir, rejoindre la terre ferme. Débarquer de cette croisi
ère immobile en peine mer, sur l’île d’Houat. Ne pas remonter au bourg et aller s’échouer à Quiberon, pour reprendre une voiture et traverser la France jusqu’en ma Lorraine que je suis toujours heureux de retrouver, malgré tout.

Quitter Houat. Pour mieux y revenir.

Des cuves et une cheminée

Comme je suis le mec le plus honnête du monde, je t’avoue que ces photos ont été prises en Alsace. Qu’est-ce que je dois te dire d’autre… ah oui qu’elles sont pas neuves, que j’ai pas la moindre idée de l’état actuel du machin et c’est déjà pas mal. Qu’il pleuvait sa race, que c’était assez oppressant comme endroit, que c’était pas fastoche de rentrer (à mon niveau d’audace hein… pour moi enjamber deux parpaings c’est déjà la grande aventure) et que c’était pas du tout prévu, genre arrêt inopiné sur la route en croisant le machin. Et que bon, si t’aimes pas les cuves et les cheminées, je suis désolé pour toi.

Toul, longer le canal de la Marne au Rhin (et parler de la Moselle en aval)

Les cours d’eau c’est chiant comme pas deux, je te raconte pas, à se demander pourquoi ça existe. Quel intérêt de claquer des machins tarabiscotés, allant de trous d’eau en bancs de caillasse, avec du courant, qui débordent et tout ça? Dieu il avait pas prévu les péniches? Il pouvait pas un peu anticiper? Et comment qu’on fait pour se répandre et bétonner le lit des rivières, construire des quartiers complets dans des zones inondables nous? Tsss, Dieu il a pas fait les Arts et Métiers, ça se voit. Feignasse. Zéro ambition. Et du coup c’est nous qu’on a du faire le boulot. Encore une fois. Maintenant on a des belles rivières bien droites, sages, à fond constant, au débit maîtrisé, et du coup on peut construire des trucs dans les prairies qui les bordent, comme des grands magasins de bricolage ou des entrepôts de meubles avec des noms à coucher dehors (pour un Français moyen: je suppose que pour un Alsacien ça doit pas être bien compliqué ahahah!). Et le top, on peut faire passer des péniches à foison, gigantesques et tout. Bon ça on le fait plus trop en fait. Mais quand même. Pour vendre des trucs inutiles, surnuméraires et pas fiables à des gens qui vont bientôt mourir, c’est quand même très pratique. Par exemple. Vive le marché, quoi.

Bref, les rivières ça sert à rien et Dieu c’est un clampin. Ah bah on apprend des choses à Un Dimanche en Lorraine, hein, faut pas croire.

(En vrai je n’approuve qu’une seule de ces deux dernières affirmations hé hé).

Matin glacé dans le Saulnois

Le Saulnois, c’est ce coin de Moselle que traverse la Seille, autour de Château-Salins plus ou moins, avec dedans du Vic-sur-Seille, du Dieuze et tout ça. C’est ce coin où si tu es Allemand, tu n’es pas loin de t’appeler Zangra, au fond de ton bunker, c’est ce coin où on sale trop le jambon vu qu’on a trop de sel, c’est ce coin où poussent des plantes cheloues dans les marais, c’est ce coin où les évêques de Metz se construisent des maisonnettes fortifiées, c’est ce coin où on fait du vin si on veut, c’est ce coin où les églises des cathos commencent à pas mal voisiner avec les temples parpaillots, c’est cette région pleine d’étangs sinistres la nuit et beaux le jour, c’est ce coin où si tu es Américain, tu n’es pas fan des ruptures de digues l’automne venu.

Au milieu de tous ces messages peut-être obscurs pour toi, peut-être pas, c’est ce coin où j’aime bien me promener.