Matin glacé dans le Saulnois

Le Saulnois, c’est ce coin de Moselle que traverse la Seille, autour de Château-Salins plus ou moins, avec dedans du Vic-sur-Seille, du Dieuze et tout ça. C’est ce coin où si tu es Allemand, tu n’es pas loin de t’appeler Zangra, au fond de ton bunker, c’est ce coin où on sale trop le jambon vu qu’on a trop de sel, c’est ce coin où poussent des plantes cheloues dans les marais, c’est ce coin où les évêques de Metz se construisent des maisonnettes fortifiées, c’est ce coin où on fait du vin si on veut, c’est ce coin où les églises des cathos commencent à pas mal voisiner avec les temples parpaillots, c’est cette région pleine d’étangs sinistres la nuit et beaux le jour, c’est ce coin où si tu es Américain, tu n’es pas fan des ruptures de digues l’automne venu.

Au milieu de tous ces messages peut-être obscurs pour toi, peut-être pas, c’est ce coin où j’aime bien me promener.

Sainte-Geneviève, sortons du village

Enfin c’est pas obligé non plus, on peut y rester. Je ne connais personne à Sainte-Geneviève, mais il doit bien y avoir des gens sympas avec lesquels boire des coups et manger des navets. Statistiquement c’est presque obligé.

Mais quand même. Sainte-Geneviève est un village perché sur sa colline, qui a le bon goût de dominer la vallée de la Moselle. Et aussi la centrale électrique de Blénod-lès-Pont-à-Mousson, majestueuse comme pas deux. Elle ruine la vallée, mais elle est majestueuse. C’est comme ça, ça serait trop simple si c’était pas compliqué dans ma tête. Mais ho, on va remonter sur la colline et sa belle vue. Sainte-Geneviève, quand tu en sors dans l’axe de la crête, il y a un chemin. Et sur ce chemin, outre le fait que ta vue porte par-dessus la rive gauche de la Moselle vers les hauteurs du Toulois qui moutonnent avec leur talent habituel dans le couchant, tu croiseras un terrain de foot en pente, un monument aux défenseurs du Grand Couronné avec des panneaux pour t’expliquer comment ça a flippé sa mère côté français sur cette colline coupée du reste du front fin août 1914 et même un petit belvédère pour regarder vers l’est, de l’autre côté. Parce que la vallée de la Moselle c’est bien, elle fait sa belle genre regardez-moi je suis une vallée de la Moselle avec des tas de clins d’œil déplacés, mais il y a aussi à voir vers la Seille et sa vallée qui se prend pour une plaine. Bon, vers le nord-est tu auras aussi non loin la butte de Mousson. Non négligeable. Ah aussi si tu pousses un peu, tu passeras sous la blinde de pylônes assez fascinants soutenant les lignes à haute tension qui escaladent et franchissent la colline depuis la centrale électrique sus-citée. C’est bien hein?

Ouais c’est bien Sainte-Geneviève.

D’ailleurs on y reviendra.

Le Moulin Noir, encore un matin où ça valait la peine de se lever

Bon je dis le matin, mais en fait c’était entre midi. J’ai mangé tout vite mon reste de gratin de pâtes (avec genre du Comté, du Salers et de la Tome vosgienne, et des lardons de la ferme découpés par bibi) et je suis allé profiter de mes deux heures de pause méridienne. Quand j’ai été embauché, j’ai pas négocié mon salaire, mais par contre j’ai négocié deux heures de pause à midi. J’arrive pas toujours à les prendre d’ailleurs. Mais dès fois oui. Partant du fait que je préfère travailler moins pour gagner moins que l’inverse. Du moment que ça paye les factures, les patates et la bière, t’sais… bon me voilà à Lay-Saint-Christophe. C’était il y a quelques jours. Je traverse la passerelle du Moulin Noir, site d’un ancien pont ferroviaire, parce que c’est un chouette endroit sur la Meurthe, avec au sud les promesses de Malzéville et Maxéville, et au nord un coude sous Bouxières-aux-Dames avec quelques bancs de galets où je venais me baigner gamin et chercher des fossiles avec des grands de la famille fans de cailloux.

De l’autre côté, sur la rive Champigneulles, après avoir zyeuté tant et plus le mouvement fascinant de l’eau aspirée par la récente centrale hydro-électrique, j’ai filé à gauche mater le cul des brasseries. Ça faisait longtemps que je n’étais pas passé là et ça fera l’objet d’un autre billet. Arrêtons-nous avant, veux-tu bien? Parce que, au niveau du Moulin Noir et un peu au-delà, il y avait le meilleur truc météorologique du monde après la neige et les orages, à savoir le brouillard. C’était chouette. C’était chouette cet air immobile. C’était chouette les arbres qui dégoulinent bruyamment et se répandent au sol en flaques étrangement denses. C’était chouette ces formes incroyables, c’était chouette ces silhouettes d’arbres se découpant durement sur la blancheur, c’était chouette cette eau favorable au narcissisme. C’était chouette, quoi. Faudrait que ce soit plus souvent l’automne et l’hiver. Une fois par an c’est pas assez.

La Bresse: l’étang de Sèchemer

Tu connais pas l’étang de Sèchemer? Ah ouais je vois le genre. Bon je vais être clair, on n’aime pas trop les losers par ici. Alors on va tolérer ta présence le temps de ce billet.

Donc, pas trop loin du joli lac des Corbeaux, y’a l’étang de Sèchemer, au-dessus de la vallée, et c’est chouette. Un étang, pour de vrai. Entre lac et tourbière. C’est pas bien grand. Un peu planqué mais pas trop, moins populaire que son grand frère corbac, il a un charme de ces charmes que l’on ne trouve que dans les Vosges. Y’a des reflets en goguette, un fond vaseux que colorent étrangement les rayons du soleil (on pense au Marais des Morts de Tolkien)(on pense à la Terre du Milieu tous les deux mètres, dans les Vosges, tu m’diras), y’a de la poiscaille qui rampe entre deux eaux, y’a du silence quand les promeneurs la ferment, ce qu’ils devraient faire plus souvent dans ce genre d’endroit, y’a pas vraiment de silence en fait parce que y’a des bestioles et des bestiaux, et un léger bruissement dans les branches des sapins qu’on dirait bien un courant d’air. Et y’a ta carcasse au milieu de tout ça, qui a envie de ne plus bouger et de rester là pendant des heures.

Le truc c’est qu’à la saison de ces photos à l’étang et aux alentours, on se gèle pas mal le cul, alors la carcasse elle arrête ses simagrées méditatives ridicules et elle se met en route. Et en rang par deux s’il vous plaît. Hein. Bon.

De Gérardmer à l’Alsace en passant par le Grand Ventron

Au début je pensais y aller en licorne ou en bateau, mais au départ de Gérardmer, pas de service de licornes, et ça m’arrange, la licorne c’est tape-cul comme c’est pas permis, je suis pas pour. Même si ça fout un doute sur le niveau de services de cette ville, je lui mettrai pouce moins caca boudin sur Trip Advisor, le site des petits chefaillons délateurs consommateurs.
Bon bah en bateau, alors. Mais il se révèle que le bateau à Gérardmer manque d’audace et se limite à faire le tour du poulailler, petitement.

Alors quoi? Après avoir mangé à la Gérômoise, et bien mangé à vrai dire, il a fallu se rendre à l’évidence. Le voyage serait long. Il fallait donc prévoir une étape à la ferme-auberge de la Petite Chaume au Grand Ventron. Ambiance morose de restrictions sanitaires qui paraissent tellement étranges dans un endroit comme ça. Ambiance morose d’un personnel en fin de saison, mais sympa, chambres dans leur jus mais suffisantes, bouffe copieuse. Y’a eu débat sur où c’est qu’on mange le mieux tout ça. Certains de mes camarades plébiscitèrent cette ferme-auberge, moi un peu moins même si c’était fort honnête. Mais j’avoue que pour moi, rien ne remplacera la tourte ou le potage de légumes de l’auberge de Huss. Le soir, au milieu de la montagne, la fenêtre ouverte sur la nuit noire malgré la fraîcheur, une nuit parfaite.

Le lendemain, montée au Grand Ventron, tour par le Petit, puis retour à la ferme-auberge. Le Grand Ventron est un sommet accueillant et fastoche, et la balade qui relie le Petit Ventron est bucolique et aisée. Au Grand Ventron, tu peux aussi décider de redescendre vers la vallée de la Thur et Kruth (l’endroit est fameux, je le conseille) via les cascades du Bockloch. C’est bien plus raide par là-bas, mais ça vaut le détour. Comme le groupe comptait des compères et des commères à l’âge canonique, et aussi une enfant aux courtes jambes, les brèves balades et les retours rapides furent de mise. Et l’usage de voitures. A ce moment, le groupe se sépara. Ceux qui franchissaient la Frontière pour pénétrer en catimini en Alsace, et ceux qui renonçaient, préférant retrouver le confort proverbial de leur Meuse, de leur Moselle ou de leur région nancéienne (y’a autre chose que Nancy en Meurthe-et-Moselle? Ah bah première nouvelle!). Moi, vous me connaissez, j’ai pas hésité, l’aventure ça me connaît, j’écoute de la K-pop, j’ai peur de rien, autant dire que l’Alsace pour moi c’est une promenade de santé. Ainsi j’allai me taper la ruche à Steinbach, à côté de Thann, en buvant de la bière faite dans le garage de mes hôtes. Ça s’est terminé à l’Hirnlestein avec une vue sur la plaine d’Alsace.

Puis, ce fut le retour en Lorraine, le pays des gens qui causent normal. En toute objectivité.

Le récit en images, comme on dit dans les rédactions à court d’inspiration

Et puis ça serait la Meuse, et puis y’aurait des bestiaux, et puis même y’aurait des gens

En Meuse y’a des gens. Si. Je suis sérieux. Y’a même des gens bien, et puis y’a de la place pour les mettre et bien les ranger parce que y’en a pas beaucoup, des gens. En Meuse y’a aussi des bestiaux, plein, y’a même des cerfs et tout, mais j’ai pas de photos de cerfs parce qu’être photographe animalier c’est beaucoup trop fatigant et puis les cerfs c’est trop gros pour moi. Je m’en tiens aux animaux qui se la pètent pas et qui ont pas de dignité, donc qui viennent quand on les appelle. Techniquement c’est raccord avec ma flemme. Et un cerf domestique, c’est pas hyper confort pour lui faire des grattouilles le soir sur le canapé en se pissant dessus de rire en regardant Jean Castex dans le poste. Alors du coup voilà. Bon y’a aussi les gens. En Meuse tu peux faire plein de trucs que font les gens. Faut pas croire les offices de tourisme qui te vendent des trucs chiants genre avec des vidéos filmées par des drones en 4 568 963K full HHHD, des séjours à t’emmerder comme un rat mort au Center Parc ou des restos gastronomiques avec du vinaigre balsamique partout et c’est dégueulasse. Non. En Meuse tu peux scier des trucs, clouer des machins et bouffer des patates avec de la bière après, le tout avec les copains et des chatons cradingues qui grandissent comme des warriors avec leurs puces au fond de la grange. Et c’est quand même beaucoup plus chouette que les plans galère des offices de tourisme.

Ah et y’a pas de Center Parc en Meuse, j’ai menti.

Pourvu qu’ça dure, j’ai plus d’allumettes en plus.

En tournant autour de Dommartin-sous-Amance

Après faut pas tourner trop vite sinon ça fait vomir. Mais Dommartin est dans le trou, une sorte de trou surélevé, admettons, et ça c’est chouette. Depuis Dommartin, on voit toutes hauteurs environnantes et ça c’est chouette. Depuis Dommartin on peut aller à Laître, parfois à Amance ou à Eulmont pour les gens qui n’ont pas peur de l’aventure et ça c’est chouette. Parfois la nuit, se reflètent sur les nuages les lumières de la grande ville à l’ouest, au-delà du plateau, dont on dit que les grilles sont d’or et les façades de suie. J’irai, un jour, et je deviendrai riche. Et je rentrerai au village les mains remplies d’or. Et je changerai l’ampoule de ce putain de lampadaire en panne depuis des lustres, avec l’argent de la ville.

Quand soudain, il faut amener le minerai à Maxéville

Autour de Nancy, il y a les mines. De fer. Et beaucoup plus qu’on ne croit. Parce que toute l’attention a été captée par les grandes structures et les épopées du Pays-Haut, parce qu’autour de Nancy, ce furent beaucoup de petites mines, parce qu’elles ont fermé très tôt. Arbed à Maxéville en 1967 et la dernière, le Val de Fer, le 31 décembre 1968. Bien avant avaient fermé celles de la plupart des communes à l’ouest de Nancy, de Ludres à Chaligny, et au nord jusqu’à Dieulouard ou Custines. Plus à l’est, il y avait Lay-Saint-Christophe, Blanzey à Bouxières-aux-Chênes, et Amance.

La mine d’Amance a fermé en 1936. Raté pour les congés payés. Elle a toujours été modeste et a produit un minerai de qualité très moyenne. Mais la modestie n’empêche pas de mettre les moyens qui vont bien. Le «tacot de la mine», un train pour ainsi dire, circulant sur voie étroite, reliait la mine à la gare d’Eulmont-Agincourt, au Piroué, sur la commune de Dommartins-sous-Amance (parce que c’est mieux quand c’est pas simple). Là, on déversait dans des wagons sur voie classique, qui venaient acheminer les produits de la mine aux hauts-fourneaux de Maxéville. Le tout via le pont de chemin de fer au Moulin Noir, à Lay-Saint-Christophe, où se trouve aujourd’hui une passerelle bien connue des promeneurs et cyclistes qui s’aventurent au nord de Nancy. Alors d’accord, tu me diras, un pont pour traverser la Meurthe, cours d’eau mineur sans grande importance, admettons.

Mais pour traverser, au pied du petit mont d’Amance, cet obstacle titanesque, comment ont-ils fait? Mais si! L’obstacle titanesque, là… tu vois pas? Mais bon sang, le ruisseau des Étangs! Quand même! Voie d’eau structurante à l’échelle cosmique!

Blague à part, le ruisseau des Étangs, qui descend du plateau au nord, représentait un obstacle à franchir, en pied de colline, avec un dévers important. Un pont sur des piles en pierre de taille fut installé. Et, ce qui est chouette, c’est qu’aujourd’hui, quand tu te promène dans les jolies prairies qui longent le ruisseau des Étangs, en slalomant entre les meutes de tiques affamées, tu tombes sur les anciennes piles du pont. Elles sont plus visibles en hiver, mais la végétation en été leur donne un certain romantisme. Les voici donc, en quelques photos, y compris celles que l’activité humaine nécessaire a fait tomber.