A Bruyères, à Raon, dans le train, dans la tête (2003)

 En 2003, j’ai travaillé à Raon-L’Étape. J’avais des horaires à la con, et je venais en train. Le premier train du matin, 6H01 si je me souviens bien. Je m’étais fait une amie au boulot, qui venait aussi par le même train. Son désespoir était intense. Plus que le mien, je crois: pour parler franc jeu, j’avais travaillé et déprimé l’année d’avant à Bruyères, où je logeais dans douze mètres carrés avec des tas d’araignées et de champignons, et aussi du froid en hiver. J’y étais une bonne partie de la semaine parce que niveau trains, c’était vraiment compliqué. J’ai beaucoup lu, beaucoup écrit, et beaucoup écouté No Class et Les Rats à l’époque. Quand je rentrais à Nancy le samedi j’arrivais comme à New York: inlassablement, revoir ma ville chaque semaine depuis la vitre du train me remplissait d’émerveillement, comme si je revenais de six mois au goulag. Toutes proportions gardées. A l’inverse, quand mon train le dimanche soir commençait à glisser dans la nuit vers le sud, longeant le quai, doublant le tri postal, j’enviais si intensément les gens qui restaient à Nancy, qui travaillaient dans le ventre de la ville, même pour y faire de la merde… Et puis, ça se passait pas bien à mon boulot pourtant pas très compliqué, et je ne connaissais personne à Bruyères, et personne au boulot ne voulait me connaître, aurait-on cru. C’était très bien comme ça, quelque part; je m’y suis entretenu d’une certaine manière: ça peut pas toujours être la faute des Vosgiens! Parole de Nancéien. A un moment j’ai quand même sympathisé avec une personne qui travaillait là. Elle n’était pas de Bruyères, mais du coin… Au gré d’une série de hasards -en étaient-ils vraiment- y’a même eu un peu d’émotion, ça aurait pu être chouette, quand j’y pense, elle était bien cette fille, c’était «un peu d’air frais», comme écrivait Orwell, dans la gangue des trains, des horaires et de l’hiver à Bruyères. Un peu d’humain souriant, et de longueur d’onde commune: un trésor inestimable dans le contexte. Si j’avais été moins long à comprendre les messages (pas très) subliminaux, va savoir… mais de toute manière mon contrat finissait et puis il a fallu partir. Et j’étais pas bien constant, je me laissais porter sans rien maîtriser, alors bon.


Tout ça pour dire que l’année suivante, dans le train, avec l’amie désespérée sur le trajet ferroviaire vers Raon-L’Étape, je me sentais pas mal finalement, en comparaison avec le train de Bruyères. On croisait ses potes à la halte de Lunéville, certains parfois un peu défoncés de la veille; ils prenaient le même train, pour d’autres horizons, comme Baccarat. A cette époque, l’un de ces jeunes Lunévillois, pas trop en forme, me dit qu’à Lunéville quand tu viens d’en bas, et que t’as des soucis de picole ou de drogue, «à part dealer, gendarme ou mort, y’a pas grand chose à faire». C’est dans ces moments-là que j’ai rencontré et fréquenté une Lorraine grise, triste, sous-prolétaire et très résignée; avec cependant une joie de vivre sinistre et teigneuse dont la vitalité sombre m’a toujours beaucoup impressionné. Une Lorraine que je n’ai jamais oubliée et que j’aime aussi, peut-être cette Lorraine qui me fait me méfier instinctivement des images de Séguéla d’Épinal qu’on fabrique dans des usines à communication à l’usage des touristes et des investisseurs, poussant discrètement sous le tapis comme un vulgaire tas de poussière tout un petit peuple qui se voit sans passé ni avenir et qui fait pas bien sur la photo.

En attendant, quelques photos de Raon-L’Étape datant de 2003, que j’avais prises avec mon fidèle petit compact, un Canon Powershot je-sais-plus-combien. A70 peut-être bien.

Raon gare

Raon rails 2

Raon-sur-Meurthe

Raon désolation et gare

4 Replies to “A Bruyères, à Raon, dans le train, dans la tête (2003)”

  1. J’aime beaucoup te lire.

  2. J’aime bien quand tu écris des textes.

    1. C’est chouette alors, merci bien.

      Faudrait que je prenne le temps, et je ne le fais pas souvent. Mais ça m’encourage. Et quand je le fais, je suis toujours vachement de content de m’y être mis.

  3. Je t’y encourage alors.

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