Être à Fays

Le cheminement, quand on vient de «la capitale», est intéressant. C’est cette bifurcation après Épinal, cette entrée dans la vallée de la Vologne. Par ici elle est généreusement ouverte même si les contreforts du massif sont là. Il guettent, de tous côté, cônes postés, témoins d’une lente érosion. Couverts d’une forêt sombre et quelque peu mystérieuse. Les sapins ne sont pas partout, mais ils créent par places une obscurité grasse, le sous-bois reste invisible depuis la lisière. C’est ce caractère des forêts vosgiennes qui fascine un peu. Mais restons prudemment sur la route. Ça serpente doucement, je suis le seul gars qui roule à 80 par réflexe, j’avais pas vu les panneaux qui disent que la règle a encore changé, de manière très locale, ce qui me laisse perplexe sur la qualité de la gestion de not’ pays. Remarque à 90, sur cette route, je suis aussi le seul. Ici ça roule, et ça meurt très volontiers dans les fossés certains soirs, certaines nuits, certains petits matins. Et puis voici Lépanges, qui comme les autres villages de cette partie de la vallée, a un charme un peu obsolète: tout y est un peu vieux, un peu fatigué, et ma foi c’est un peu reposant, au milieu de cette verdure rutilante, de voir des constructions humaines avoir un peu de patine, un peu marquées par le temps, loin des affres lisses et aseptisés de la capitale. Ceci dit à Nancy, quand j’y suis, je trouve que ces bâtiments récents peuvent avoir de l’intérêt, et même parfois être jolis. Quand je suis à Nancy je suis lucide et je vois bien que la ville c’est effroyablement rugueux, et absolument par lisse ni aseptisé, et que c’est chouette. Mais quand tu arrives dans la vallée de la Vologne, ton cerveau s’adapte automatiquement (sûrement un complot vosgien avec des nanoparticules dans le fromage) et globalement la ville tu as envie de lui faire caca dans sa bouche. Je suis à Lépanges, donc, et là je tourne, contourne l’église, et puis y’a cette petite route minuscule. La dernière fois que je suis allé à Fays, c’était le 14 juillet, ce jour où j’ai autre chose à foutre que de perdre mon temps à célébrer une patrie fictive. Ce jour où il y a beaucoup trop de drapeaux dans l’air. Et il pleuvait des cordes. Et cette petite route qui passe au fond de Lépanges et rejoint Fays, elle est alors magique. Solitaire. Inquiétante. On passe un brin de petit bois, et on y imagine volontiers des esprits vaguement malveillants, vaguement intéressés, vaguement domestiques, toujours ambigus. Flottant là dans une nappe de brume chétive, glissant des feuilles des arbres indifférents comme autant de gouttes de cette pluie opaque, cachés dans les flaques, au fond des nids de poules, prêts à dévier la roue de la voiture de passage vers le bas-côté. Prêts à immobiliser le passant pour avoir une causerie avec lui et tenter de le rouler.

Et puis quand même, j’arrive à Fays, je retrouve des vieux amis même s’il en manque un que nous célébrerons aujourd’hui, et tout est bien, un peu triste, un peu joyeux, un peu mouillé, un peu humainement calorifique. C’est la vie, quoi. C’est Fays.

J’te mets aussi vite fait en fin de billet un peu de musique, hein. Juste pour comprendre cette référence à «la capitale» (oui oui, le groupe est Vosgien, tout va bien).

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