// La Vadrouille #8 // Pelletée hambourgeoise

Dylan, Téo, Asmik, Prune, dans le bus! On part en voyage scolaire bon sang. C’est sérieux. Est-ce que tout le monde a son panier-repas bio en circuit court? Denis, tu fais quoi avec ces chips premier prix du Lidl? Jette-moi ça. Hein? Oui, dans la pelouse, on s’en fout, cette nourriture satanique déstabilise mes chakras, pas de ça dans mon bus. Loubna, c’est quoi ça? Ah, des graines de chia. Parfait. Sain. Écologique. Tu feras attention, y’a trois emballages, comme c’est de l’import. Oui, tu me demanderas pour ouvrir, avec ta motricité fine de merde, c’est pas gagné. Tu serais pas de Lunéville toi d’ailleurs? Non j’dis ça j’ai pas d’a priori, mais comme j’ai fait mes propres recherches je sais des trucs. Cherche pas, t’as pas le niveau, t’es une enfant, hein. Je suis une adulte. Voilà t’as tout compris. Mais en toute bienveillance, hein? Quand même, on n’a pas travaillé pour rien la relation d’apprentissage.

Louison, tu vas t’asseoir à côté de Tania. Vite. Le chauffeur est en train de s’impatienter je crois. Marie-Pierre? Elle est où elle encore? Marie-Pierre? AVS? AVS? Ah bah voilà, tu faisais quoi? Hein? T’as pas l’habitude qu’on t’appelle par ton prénom? Oui, AVS c’est bien. En même temps c’est dans ton contrat, hein: «précaire sous-payée sous-formée mais récompensée par le sourire des enfants et ça, ça n’a pas de prix. Pas d’obligation d’avoir un prénom». Bon AVS, tu comptes les enfants. Tu sais compter hein? Bon, c’est bien. Tu devrais essayer de passer ton bac un jour si ça se trouve t’as le niveau. Ou de faire du développement personnel. Comment ça tu crois pas à ces conneries? AVS, si je te dis que c’est bon pour toi, c’est que c’est bon pour toi. je suis enseignant, quand même, je sais ce que je dis. Bon tu me comptes tout ça, hein? Moi en attendant je vais jouer à Candy Crush parce que j’ai quarante ans et que je me fais chier dans la vie, tu me dis quand c’est bon.

Quoi? Où on va? Hamza, cent fois je t’ai dit, on va en Allemagne. Oui. A Hambourg. Chez les nazis? Comment ça chez les nazis? Hamza, tu ne dois pas dire ça. C’est comme si je disais en allant en Angleterre, on va chez les bouffeurs de merde. Je le pense Hamza, mais je ne le dis pas. C’est comme ça. C’est la bienveillance. La communication non-violente. Lis des livres un peu. Comment je sais pour les Anglais? Ah bah j’ai fait des études, hein Hamza. Ouais. Bon toi t’en feras peut-être pas vu que tu veux être footballeur. Ah mais libre à toi de rester ignorant et de croire que les Anglais sont des gens normaux hein. Bon elle fait quoi l’autre là? AVS! Alors? 52? Bon bah c’est bon. Chauffeur? Allez zou, on part pour Hambourg. Dans la bonne humeur et la pédagogie!

Il est timide mais il se soigne…

A l’époque de ces photos, en 2014, il n’était qu’en construction, ce bâtiment de Nancy du côté du canal. Il fait très bien à côté du canal, tiens. Ailleurs il n’aurait pas de sens. Il était temps que quitte à se lancer dans quelque chose, on se lance dans quelque chose de remarquable, pour sortir de la litanie des immeubles interchangeables et pas folichons qui pullulent comme la mauvaise herbe dans ce quartier. Des immeubles fades et sans relief, qui ceci dit vont très bien avec une ville qui, par la politique des bons maîtres, s’endort tranquillement dans une routine respectable au son des pantoufles bourgeoises; qui casse l’existant qui est chouette et qui fonctionne tout en ne créant rien de nouveau que l’ennui. Cet immeuble, j’aime bien sa façon d’être moderne et désuet à la fois, un peu crâneur, mais pas trop sûr de lui dans le fond. Il crache à la tronche du passant, mais il a des remords. Un grand timide, le maladroit de service. Bref, un immeuble qui ne soit pas insipide à Nancy, qui ne ressemble pas à 100 000 autres cubes idiots vus dans 100 000 autres villes, ça faisait longtemps que ça n’arrivait plus, alors que la ville a compté par le passé maintes réalisations originales, pour le meilleur et pour le pire. Le principal, c’est d’essayer.

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Les façades « impériales » de Metz

Dans le quartier dit impérial, si l’unité historique de ces années 1890-1900 est un contexte important, et que ce quartier est né d’une vigoureuse volonté politique impériale, on n’en oublie pas moins de privilégier une réelle diversité. J’ai toujours eu un peu de mal avec ce quartier qui « fait » Metz, vu de Nancy, mais ce n’est pas une raison pour refuser de revenir sur que l’a priopri d’une vision trop superficielle me dictait: c’est trop massif et trop germanique pour moi. Bien. Passé cet a priori, et à l’aune des excellentes explications de mon bon camarade Nicolas lors d’une visite entre amis de ce quartier, on accepte de lever les yeux et de réaliser à quel point la diversité est réjouissante, et que si la trame du quartier, rigoureusement irrégulière, a été imposée, les architectes ont eu une grande liberté dans les styles approchés, jusqu’à lorgner vers l’art nouveau, ou à mélanger sur une même façade un genre de proto art déco avec du traditionnel alsacien face à un ilot tout haussmannien. Pas mal de créativité. Et les finitions par les Français après 1918, qui pour respecter la cohérence du quartier, y construisent du Haussmann en plein art déco, dans les années 20… Au final, si je ne suis pas vraiment réconcilié avec l’architecture « impériale » messine, je comprends en tous cas bien mieux ce que je vois, et je suis réconcilié avec l’envie de m’y intéresser.

Le siège de Pont-à-Mouson

Comment ça? Le siège de Pont-à-Mousson? et pourquoi pas le pont du Saint Siège? (un bon mot signé Humour Pas Drôle Inc.) Pour si tu savais pas, dès fois que, Pont-à-Mousson est une vieille ville de Lorraine, université médiévale, puis cité industrielle où coule la fonte, encore de nos jours. Bien. Pont-à-Mousson, donc. Oui, oui, comme les plaques d’égouts un peu partout du Brésil au coin de ta rue. La fonte j’te dis. Même si c’est un peu moins vrai maintenant. Pont-à-Mousson S.A. a eu une importance énorme pour ce coin de la Lorraine, entre Nancy et la dite ville de Pont-à-Mousson. Comme Nancy a toujours eu un orgueil quelque peu démesuré, et que la Société des Hauts Fourneaux de Pont-à-Mousson, devenue Pont-à-Mousson S.A. puis Pont-à-Mousson/Saint-Gobain,  a été une entreprise démesurée, on y créa fatalement un siège social de l’entreprise. On fit alors appel à Jean Bourgon, un architecte qui a laissé sa trace dans tout le Nancy d’entre deux guerres (cité universitaire de Montbois, lycée Chopin, faculté de pharmacie, maisons à la Chiennerie, avenue France Lanord, rue  et à bien d’autres endroits en ville, sans oublier, à Toul, la place des Trois Évêchés ou « Place Ronde ». Le siège social des « Pontam' » comme on dit ici, fut pour sa part édifié entre la rue de la Foucotte et l’avenue de la Libération et inauguré en 1929. Et il a de la gueule. C’est là que travaillait mon grand-père comme photographe, du moins quand il n’était pas en déplacement.

Claude Prouvé, Ludres, la SIRH et les Aliens dans tout ça -2-

On entre? Bon, on entre. En réalité, entrer est un bien grand mot. Comme je suis un peu con, j’ai tenté de reproduire ce bâtiment dans Minecraft. C’est là que tu réalises que c’est bien plus compliqué qu’il t’avait semblé. Et surtout que tu ne sais pas par où on entre. Mais entrons tout de même, car ici, dans la vraie vie ludréenne, des entrées, y’en a partout étant donnés l’inachèvement et bien plus encore la dégradation du site.

 

Au niveau structurel, c’est vraiment l’éclate totale. A tout malheur peau de l’ours est bonne, comme dit le dicton, et le fait que des modules soient manquants permet de voir la structure en coupe, et c’est pas qu’un peu intéressant. Avec, je suppose, des colonnes sanitaires qui viennent s’intercaler entre les modules et parcourent tout le bâtiment verticalement. Les coquines.

Alors aussi on avait dit qu’on parlerait de la SIRH. Le lien avec les Prouvé va être vite fait, tu vas voir. Jean Prouvé avait des ateliers à Maxéville. Mais dans les années 50, l’entreprise paternelle connaît un certain nombre de déboires, et se fait piéger au jeu de: « Le Progrès et les expériences c’est bien gentil mais faut faire des sous quand même ». L’entreprise familiale se fait défamiliariser et Jean est évincé un peu à la barbare. Le Claude Prouvé, en 1954, commence à travailler directement avec son père, le Jean, chez « Jean Prouvé Constructions », modeste cabinet qui va quand même pondre des bâtiments notoires. Il travaille, le Claude, en même temps avec Dominique Louis, puis devient associé des frères André -c’est pas rien- et enfin crée avec son père et Georges Quentin la SIRH, qui portera son projet de modules. Voili voilou.

Cette sortie était planifiée depuis un moment. Claude Prouvé est mort entretemps. Quelque part, ça peut servir d’hommage. On parle un peu de lui ces jours-ci. Pis c’est quand même « L’Année Prouvé » à Nancy (merci Mamléa pour le dossier de presse dans les commentaires du billet précédent). Mais quelque part, je me dis que c’est dommage qu’il faille attendre sa mort pour que les Nancéiens aient une chance de le redécouvrir. Parce que dans le discours commun, quand même, qu’est-ce qu’on a gueulé sur lui: c’est sûr qu’il n’a pas donné dans le fadasse à Nancy, et que ses réalisations sont très marquées. Forcément, ça fait réagir. Mais qu’on aime ou qu’on n’aime pas, bon, dans le fond, ça vaut quand même mieux que des banlieues de lotissements insipides, sans créativité, copiées-collées à perte de vue. C’est ce que je pense, même si c’est loin d’être exempt de vastes contradictions insolubles, qu’il est d’ailleurs peut-être bon de ne pas vouloir dissoudre (tudieu, c’est quand même une langue rigolote le français…).

Bon partez pas, y’en a d’autres à venir, hein, des photos.