La colonie minière Weyland-Yutani du boulevard Charles V à Nancy

J’aime bien les bases spatiales de Nancy. J’ai déjà parlé de la CRAM rue de Metz, et du bâtiment de neuro-chirurgie de l’hôpital central avec son inévitable plate-forme pour hélicoptère. Il ne faut pas oublier ce modeste bâtiment boulevard Charles V, entre le cours Léopold et le Faubourg des III Maisons. Lui, il est moins blanc, moins brillant, il fait moins base des gentils, mais il ne fait pas méchant non plus. Il fait neutre, gris, mat, bref, il fait colonie minière sur une planète oubliée, quoi.

Dans la vraie vie, on le doit à Jean-Luc André, André Faye et Claude Prouvé, d’après les infos que j’ai glanées, et a été construit en 1980. C’était le siège local de Pernod (comme quoi y’a pas que du mauvais dans la vraie vie).

Tiens, en parlant trucs de la vraie vie, contraintes économiques et gestion des ressources humaines… quand dans Star Wars, entre autres, on voit des bases spatiales géantes totalement immaculées… putain, mais pour 100 personnels militaires tu dois avoir au moins 300 personnes qui font le ménage en 3/8, c’est pas possible autrement. Et ils sont où, ils sont où? Ah, comme d’habitude, on les voit jamais. T’imagine te taper le ménage de l’Étoile Noire? Non mais sans déconner? Et même pas une petite reconnaissance à l’écran. Je sais pas si c’est la vraie vie qui contamine le fantastique et la science-fiction ou l’inverse, mais c’est toujours les mêmes qui trinquent. Sur ces mots, ma bonne dame, je m’en vais vérifier si la baguette a pas encore pris quelques centimes, vu qu’il y a de l’augmentation de la recrudescence du déficit de la marge des taxes qui pèsent sur la conjoncture. C’est la télé qui l’a dit.

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Un paquebot nommé Prouvé

Tu as vu comme je deviens trop fort dans les titres? Non? Bon.

Tu veux tout voir, tu veux tout savoir. Ne nie pas. On est tous comme ça. Alors plutôt que d’acheter Gala ou de regarder le JT racoleur dans ton poste, regarde un peu comme on y voit sous les jupes, au centre de tri postal de Nancy. Moi, le gros paquebot poussif qu’était le centre de tri, je l’aimais bien, parce qu’il conservait une certaine fierté, voire une vraie dignité vu depuis la voie ferrée. Avec ses cheminées. C’est pour ça, je me méfie du résultat des travaux en cours pour en faire un centre de congrès. Beaucoup. Mais force est de constater, nonobstant l’irritante récurrence de cette expression, que ce chantier est beau comme tout et que le photographier est facile et bien agréable. Alors voilà. Je le fais.

Amance me fait décidément plaisir

Ça te le fait jamais? dès fois comme ça un jour t’es enthousiaste. Le reste c’est pas trop grave. La crise économique, le mur qui s’applique à venir à notre rencontre, l’élection d’un gentil crétin de gauche à la place d’un sale con de droite (note la nuance), les untermeschen du capitalisme qui dirigent le bordel, le score d’une vieille blondasse bouffie d’extrême et ses camarades sans cheveux sur le crâne qu’il n’ont pas et tout ça, ça te parle pas. Tu t’en fous. T’as des tas de soucis à la con dans ta vie, des trucs nuls, de type administrativo-psychologiques, mais là c’est pas très important. T’es à Amance, tu grailles le sandwich au jambon du coin que tu t’es préparé le matin, le vent fait « fousshhhhh » dans le blé, t’es en bonne compagnie, tes yeux font le plein de joliesses lorraines, alors le reste, bon. C’est pour ça que je passe du temps à te parler d’Amance. Si t’as des soucis, un beau jour d’été ici, perché, y’a plus grand chose qui te touche. Tu verras ça plus tard, les trucs qui touchent en faisant chier. Plus tard. Quand tu redescendras d’Amance. Quand tu redescendras. Sans parenthèses.

Dans le fond Nancy pérore. Ah! Moi j’ai des grands immeubles. Je suis une ville. Je vais vite. Je te fixe des rendez-vous. C’est bien. Mais je m’en fous. Je suis à Amance. Je te regarde avec un sourire gentil, mais un peu distant. Condescendant? Ah oui; faut quand même que je fasse gaffe.

Oh. Écrire ça, c’est du remord. Le Faubourg des III Maisons, Vayringe, c’est Nancy. C’est chez moi. Oui. Bon. Mais là je suis à Amance. Alors on verra plus tard. Pour Nancy. C’est pas comme si Amance c’était le bout du monde. Non. C’est tout près. Du Grand Mont d’Amance, tu vois Nancy, et sa banlieue. Y compris Nord. Celle que j’aime. C’est tout près. C’est juste du recul. Pas de la rupture. C’est pas mal. C’est une vue de haut et passionnée à la fois. Braudel, Lévi-Strauss, tout ça. Les Grands Anciens. D’ailleurs, il s’en faut peu pour que Fernand Braudel, avec sa capacité littéraire qui te subjugue, ne soit un avatar pas évident de prime abord de Yog-Sohtoth. Après. Pour ce  j’en dis….

Amance, le village, quand t’as l’imagination fertile et que comme moi ton horizon indépassable est le film catastrophe de M6 – on me dit dans l’oreillette que des chaînes du câble ou de la TNT je fais pas bien la différence, en sont friandes, mais j’ai arrêté la télé avant tout ce bordel- bref, quand tu as le sens de l’apocalypse, tu te dis quelque chose comme « ouh! Amance, dans un film, ça resterait pas bien debout bien longtemps, ça glisserait dans le Mississippi au premier coup de canon ionique des envahisseurs« . Bah tu vas rire, mais c’est pas totalement désagréable de penser à ça. C’est pas dans les lotissements sans âme de Seichamps que ça me viendrait. Ou alors, ce ne serait pas une rêverie et vas-y que j’irais investir dans un bulldozer pour faire le ménage pour de vrai dans la racaille résidentielle middle class.

Comme Bouxières-aux-Chênes. Qu’on voit bien de là-haut. Si je me laissais aller, on buterait toute la colonisation post-citadine à la pelle, y compris aux alentours du prieuré de Blanzey. Mais à la fois qu’est-ce que ce serait lénifiant. Bordel. Comme un communiqué de la Pravda. C’est pas toujours simple d’avoir le cul entre deux générations.

Non, vraiment au final, il te reste les chemins planqués d’Amance, pour t’y fortifier avec une bonne vieille AK-47 à la crosse en bois exotique, contre tout ce monde de merde, mais tout en te demandant si Claude Prouvé (et lui seul , sans son paternel) n’aurait pas pu y envisager un bâtiment d’avant-garde.

Contradictions, Battrez-vous!

Grammaire? Ah. Connais pas.

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Rédigé en écoutant Godspeed You! Black Emperor – Providence (Non mais là c’est un vrai lien, tu peux cliquer, C’est Youtube (de merde), c’est pas Foxy Tunes (de merde).

Vas-y toi la réclame – SIRH, mémoire d’un prototype

A partir de ce vendredi, et pour une semaine, y’a une expo sur la SIRH, tu sais, le bidule chouette dont j’avais causé avant ici et dans les billets suivants. Comme quoi y’aurait des photos de photographes, des plans, des explications bien faites, des machins et même un entretien filmé avec un témoin direct et un film d’archive avec un hélicoptère qui fait le fou fou en 1973 à transporter des modules SIRH entre la foire expo et les coteaux de Ludres. Et même, même, paraît que y’aura quelques photos à moi en tout gros. Il est donc possible que tu viennes y faire un tour au 9 rue Gustave Simon à Nancy, et tout est marqué sur le papier ci-dessous qui pour l’occasion s’est mué en un fichier image complètement numérique.

Claude Prouvé, Ludres, la SIRH et les Aliens dans tout ça -5- (pour en finir)

Bon, les aminches, on va en finir avec le SIRH et tout le bastringue. Une dernière série pour se souvenir, parce que ça va disparaître sous peu. La marche du progrès enterre régulièrement le progrès lui-même. La société techno-industrielle ayant une tendance à vivre hors sol et à n’avoir pas de mémoire, pas même d’elle-même. Elle ne saurait fonctionner autrement. Et si les gens avaient de la mémoire, ça servirait pas à grand-chose, les campagnes électorales. M’enfin, j’dis ça, j’dis rien. Allez, une dernière série sur la SIRH et on ferme. On voit bien que c’est pas vous qui ouvrez le rade à six heure demain matin, hein.

Oui, eh, bon Roger et Marcel, j’vous connais, vous allez nous faire la nuit sur la SIRH si je vous ressert. Nan nan nan, faut y aller les gars. C’est terminé, là. On ferme. J’ai encore le balais à passer moi, comme vous me salopez tout a fur et à mesure avec vos cacahuètes, là. Allez, on ferme. J’ai dit ON FERME!

Rideau, la SIRH.

Claude Prouvé, Ludres, la SIRH et les Aliens dans tout ça -4-

Nan mais lui, vas-y comment t’es crédule. T’y as vraiment cru à mon histoire d’extra-terrestres? Ah ah ah. Non. Moi je te cause d’extra-terrestres, c’est comme tous ceux qui en causent, c’est aussi qu’on a dès fois du mal avec les terrestres. Alors pour pas regarder les trucs des terrestres, on fait semblant de croire qu’il y a des extra-terrestres, ou pour le moins, et c’est mon cas -parce que j’y crois pas beaucoup plus qu’en un dieu-, on se planque un peu dans ces univers rigolos, créatifs et imaginaires qui nous rafraichissent le crâne, même si depuis quelques années, ils sont devenus mode, car le cœur de cible est devenu adulte, très con, et a donc de le pouvoir d’achat immédiatement holdupé par de le gros marketing de connard. Et je le sais, parce que je me suis laissé faire plus d’une fois. Je pense que nous, trentenaires, au final, on devrait tous nous gazer, ça aiderait peut-être à la chute du capitalisme. Ou nous cryogéniser pour nous décongeler à quarante piges. Après rééducation en camp sibérien. Mais ça c’est autre chose. Oh et puis merde.

Bon, tu vois, et on va essayer de reconnecter le bastringue au sujet, je pense que contrairement à ce que l’époque essaye de nous faire croire, avec ses AAA et ses nabots politiques, les utopies ne sont en rien déconnectées de la réalité, bien au contraire. C’est de la réalité qu’elles naissent, et c’est sur la réalité qu’elles pèsent. Et les gestionnaires froids, même s’ils trahissent un peu la cause, ils en viennent aussi, de l’utopie. Et des utopies, c’est comme des gens, y’en a des tas, des qu’on aime, des qu’on aime pas, des qui se plantent, des qui auraient pu se planter, et aussi des qui auraient dû. Mais dans tous les cas, ça colle toujours au Monde. Dans lequel on a les mains plongées jusqu’au cou. Qu’on le veuille ou non. Fuck les bouddhistes, quoi. Bref, utiliser l’utopie comme un terme péjoratif, ce qui est bien en vogue chez nos liders (a) minima, c’est comme trouver que la recherche fondamentale c’est de la merde parce que ça se vend pas tout de suite. Un coup à finir « intellectuel de gauche », comme chantent les Zab’. Ah ah, « soyez réalistes », nous dit-on. »Soyez enculés » a-t-on envie de répondre avec John Spartan, bien que ce soit une saloperie de fasciste. Pour preuve qu’il est fasciste, il donne dans l’insulte homophobe. Mais si ce sont de sales cons imbitables, les fascistes ont parfois de bonnes formules. Ils n’ont que ça pour eux. Comme Bigard, un peu.

Not’ Clauclau Prouvé, avec son habitat industrialisé, il nous faisait de la mise en monde (eh oui) pragmatique des utopies qui traversaient les Trente Glorieuses, qui le furent plus ou moins. Des projets comme celui de la SIRH, avant de sortir du cabinet d’études, ils sortent d’un imaginaire qui va s’autoriser des trucs. Et c’est peut-être ça que j’aime bien. Les imaginaires qui se disent: boh, et pourquoi pas? Le Corbusier powa, s’tu veux.

Les imaginaires qui se brident et s’autocensurent, ils conçoivent des Maisons Bouygues, par exemple, ou des spots pour consommer des fruits et pas fumerpolluerboirebaiserdroguermangergrasfairecacaépais. Et l’autocensure, l’auto contrôle, le freinage des quatre fers et la réaction déguisée en audace, c’est quand même un beau fléau, dont je suis une victime parmi tant d’autres.

Ça vient sûrement de ça que j’aime bien les bordels au Claude et à ses potes, même si c’est aussi de l’industrie et du capitalisme à gogo. C’est ma contradiction; mais ils représentent un mouvement idéaliste et concret, qui n’est plus, et dont je suis convaincu aujourd’hui qu’il n’était pas pertinent. Mais ils y étaient, bordel, et il y a un héritage dont nous avons toute liberté pour le triturer et essayer de le rendre [ce qui nous semble] pertinent. Tu vois, ils représentaient quelque chose. Ils étaient les enfants d’une époque -et d’une famille-, et ça se voit, et la transmission qui fait la nouveauté, ça me passionne. Bon. On va me dire que je m’enflamme encore un peu. On n’aura pas tort. J’ai le droit d’invoquer le prétexte du café? Ou l’agacement de savoir Christophe Maé toujours en cavale?

En conclusion, comme chantait encore Zabriskie Point dans « 1997« :

Assez pleuré, assez gémi
assez de mouchoirs salis
j’ai trop perdu de temps
à penser au temps perdu
et il m’en reste encore un peu
pour inventer un troisième temps

L’homme est mort ? nous le réinventerons
la mer morte ? nous baignerons dans l’huile
le mur est tombé ? nous le reconstruirons
il n’y a plus d’air ? nous respirerons autrement

Claude Prouvé, Ludres, la SIRH et les Aliens dans tout ça -3-

Comme ça a l’air de plaire, ce serait con de se priver alors. Y’a une des deux tours en béton qui contient donc une cage d’escalier en colimaçon de béton du coup, assez sympathique. On va faire des genres de variations autour du thème, tel un compositeur assoiffé de variations autour du thème. Si ça te va.

Bon voilà. C’est un escalier en colimaçon. Pas de quoi se rouler parterre. Mais largement de quoi se rouler dans l’escalier.

 

Claude Prouvé, Ludres, la SIRH et les Aliens dans tout ça -2-

On entre? Bon, on entre. En réalité, entrer est un bien grand mot. Comme je suis un peu con, j’ai tenté de reproduire ce bâtiment dans Minecraft. C’est là que tu réalises que c’est bien plus compliqué qu’il t’avait semblé. Et surtout que tu ne sais pas par où on entre. Mais entrons tout de même, car ici, dans la vraie vie ludréenne, des entrées, y’en a partout étant donnés l’inachèvement et bien plus encore la dégradation du site.

 

Au niveau structurel, c’est vraiment l’éclate totale. A tout malheur peau de l’ours est bonne, comme dit le dicton, et le fait que des modules soient manquants permet de voir la structure en coupe, et c’est pas qu’un peu intéressant. Avec, je suppose, des colonnes sanitaires qui viennent s’intercaler entre les modules et parcourent tout le bâtiment verticalement. Les coquines.

Alors aussi on avait dit qu’on parlerait de la SIRH. Le lien avec les Prouvé va être vite fait, tu vas voir. Jean Prouvé avait des ateliers à Maxéville. Mais dans les années 50, l’entreprise paternelle connaît un certain nombre de déboires, et se fait piéger au jeu de: « Le Progrès et les expériences c’est bien gentil mais faut faire des sous quand même ». L’entreprise familiale se fait défamiliariser et Jean est évincé un peu à la barbare. Le Claude Prouvé, en 1954, commence à travailler directement avec son père, le Jean, chez « Jean Prouvé Constructions », modeste cabinet qui va quand même pondre des bâtiments notoires. Il travaille, le Claude, en même temps avec Dominique Louis, puis devient associé des frères André -c’est pas rien- et enfin crée avec son père et Georges Quentin la SIRH, qui portera son projet de modules. Voili voilou.

Cette sortie était planifiée depuis un moment. Claude Prouvé est mort entretemps. Quelque part, ça peut servir d’hommage. On parle un peu de lui ces jours-ci. Pis c’est quand même « L’Année Prouvé » à Nancy (merci Mamléa pour le dossier de presse dans les commentaires du billet précédent). Mais quelque part, je me dis que c’est dommage qu’il faille attendre sa mort pour que les Nancéiens aient une chance de le redécouvrir. Parce que dans le discours commun, quand même, qu’est-ce qu’on a gueulé sur lui: c’est sûr qu’il n’a pas donné dans le fadasse à Nancy, et que ses réalisations sont très marquées. Forcément, ça fait réagir. Mais qu’on aime ou qu’on n’aime pas, bon, dans le fond, ça vaut quand même mieux que des banlieues de lotissements insipides, sans créativité, copiées-collées à perte de vue. C’est ce que je pense, même si c’est loin d’être exempt de vastes contradictions insolubles, qu’il est d’ailleurs peut-être bon de ne pas vouloir dissoudre (tudieu, c’est quand même une langue rigolote le français…).

Bon partez pas, y’en a d’autres à venir, hein, des photos.

Claude Prouvé, Ludres, la SIRH et les Aliens dans tout ça -1-

Mais qu’est-ce que c’est que ce truc? Hein? J’ai été voyager dans un futur imaginé en 1970 et je vous en ramène des photos? C’est peu probable, hé, je ne suis même pas photographe. Non. Je suis juste allé à Ludres. En 2012. Le nôtre de 2012. Pas celui imaginé en 1970, donc.

Tu es comme ça, dans les taillis, et puis pouf. Ça apparaît à travers les arbres. Tout près de la ville en fait. Toi, tu commences à saliver. Forcément. T’y connais pas des masses en avant-gardisme architectural ludréen. Mais déjà, le petit fumet expérimental des années 1970 vient te chatouiller les narines. Tes molécules de crétin d’enfant de la science-fiction s’agitent, malgré le froid de ce joli matin, qui aurait plutôt tendance à les figer. Bon.

Dans le matin bleuté, tout gelé, le bordel est érigé là. Il t’attendait. Tu ouvres des grands yeux. Le soleil t’éblouit. Le contrejour te ravage. Tu t’en fous. Nom de dieu! Il va falloir une sacrée explication bien rationnelle pour que j’accepte de croire que ce truc posé à Ludres n’a rien à voir avec des aliens. Hein. Bon. Alors, d’accord, allons-y pour l’explication bien rationnelle.

Alors, Jim, comment qu’on fait, dis-moi? On se fonde sur des documents? Pas con. Moi je pensais regarder la télé-qui-sait-tout pendant 256 heures, mais non, tu as raison, on va se référer aux documents, vu que des gens gentils nous en envoient. On va commencer par évoquer un nom, et attention, pas n’importe lequel, un vrai sésame: Prouvé. Claude Prouvé. Feu Claude Prouvé, le pauvre vieux, qui a calanché y’a quelques jours. Et une date. 1974.

La SIRH (Société Industrielle de Recherche et de Réalisation dans l’Habitat) officiait alors à Vandœuvre. Elle s’intéressait de très près à l’industrialisation et à la fabrication en chaîne de logements. Elle s’intéressait aussi aux coûts du second œuvre qu’elle avait bien envie de voir diminuer et pré-réalisé en usine. Ambiance Lego, jouet modulable lui aussi apparu dans sa forme actuelle en 1958. En un sens, l’idée est ici la même. On empile à loisirs des modules préfabriqués pour réaliser des logements, des bureaux, des écoles et tout ce qu’on voudra.  L’ensemble de Ludres s’appuie sur deux tours en béton, l’une contenant les escaliers donnant accès aux espaces, l’autre l’ascenseur. Mais ce procédé permettait d’envisager un assemblage horizontal également. Les logements types construits dès 1971 faisaient respectivement 57 et 144m².

Et vas-y que je t’y mets de l’acier, de l’aluminium, des mousses synthétiques! De l’amiante aussi, parce que l’amiante c’est cool, et que fondue avec du formica, on obtient un matériau encore plus incroyable que la kryptonite. La Pompidolite. Un must. Bon, j’arrête de raconter des conneries. Parce que malgré tout ça, le chantier de Ludres sera interrompu en 1974, semble-t-il, et laissé en état. Dans « Profil », le billet de début 1975 de la co-fondatrice d’Urba-Presse reste optimiste. Il est vrai que le procédé était très ingénieux, et donnait des possibilités énormes au niveau du logement. Les photos intérieures du logement type, meublé à la Jean Prouvé, sont alléchantes et les façades aisément démontables permettaient d’envisager avec facilité des extensions ultérieures. Plusieurs chantiers expérimentaux eurent lieu, dont deux à Ludres. Est en particulier citée une construction expérimentale sur 8 niveaux, pour tester le comportement vertical du procédé. Il semble plus que probable qu’il s’agisse de la ruine vue sur ces photos. Les modules avaient aussi l’avantage de s’adapter facilement au terrain. Ici, il est plat, mais l’exemple des résidences Gamma rue de la Colline à Nancy montre leur adaptabilité à une forte pente. Jusqu’à 50% vante peut-être un peu vite la SIRH. Le vieillissement? Les modules étaient faits pour tenir cinquante ans « sans problème » d’après Claude Prouvé himself. Mmmmh… à voir… néanmoins, pour un chantier en cours laissé à l’abandon, et des modules maltraités, ceux qui survivent ne s’en sortent pas si mal, il faut bien avouer. Mais bon. Je reste prudent de ce côté-là…

Mais Claude Prouvé, inventeur du dispositif promu ici par la SIRH, qu’en disait-il?

« Nous n’avions pas d’idée préconçue. Nos recherches se sont poursuivies pendant quatre ans pour répondre aux services de logements en grandes quantités à des prix fixes et raisonnables. Notre but était de réaliser des logements sociaux confortables qui bénéficient de prêts à la construction. Le résultat: la mise en place de logements I.L.N., c’est-à-dire d’HLM améliorés. »

L’idée était belle, mais n’a pas vraiment fait son chemin. En tous cas pas à Nancy. L’abandon et la dégradation de cette structure de la SIRH, celui des Gamma, rien n’est fait pour nous rappeler que Nancy a vu grandir des architectes d’avant-garde, et qu’elle a été aussi une ville d’innovation certaine dans ce registre. Une histoire ignorée dont il n’y a pas à rougir, bien au contraire. L’échec de ces procédés, et leur absurdité -en particulier du point de vue écologique- dans le monde d’aujourd’hui ne doit rien enlever à ce qu’ils représentaient à cette époque: un tâtonnement aboutissant à une véritable expérimentation, néanmoins issue d’une histoire architecturale et industrielle cohérente du XXème siècle. Un peu d’utopie, aussi maladroite qu’on puisse la prétendre en 2012, de confiance en l’avenir et de volonté de sortir des sentiers battus. Ça ne fait jamais de mal. Quitte à se planter. Et même si l’alliance du Progrès et de l’Industrie, c’est vraiment pas mon registre, mais alors vraiment vraiment pas, car c’est aussi une aliénation terrible de l’humain, il n’en reste pas moins qu’il est passionnant d’essayer de comprendre cette phase de notre histoire collective, et de voir comment elle a joué sur nos vies, en positif comme en négatif. Cette histoire à l’avantage d’être celle de notre enfance, de celle de nos parents ou de nos grands-parents, selon nos âges. On peut la toucher du doigt. En parler avec ceux qui y étaient. Quelle chance! Etonnant que ce soit aussi méconnu… on a souvent trop tendance à jeter les bébés avec l’eau de leur bain.

Après, de vous à moi, je me suis immédiatement pris d’affection pour cet endroit. Et puis, encore plus de vous à moi, quand on voit cette structure absolument délirante, on est en droit de se demander si Claude Prouvé n’était pas en contact avec des extraterrestres et si tout ça n’était pas un prétexte pour créer un spatioport. Regarde, tu les vois pas toi les vaisseaux-mères amarrés au-dessus des colonnes de béton des ascenseurs? Moi je les vois comme si ils y étaient. Et d’abord, un ascenseur… ah ah, à d’autres. Dans cette colonne, un champ magnétique devait permettre de faire léviter le contenu des vaisseaux jusqu’au sol, ou l’étage désiré. Bé oui. Bien entendu. C’est évident. Que les extraterrestres choisissent la ZAC de Ludres pour débarquer sur Terre, bon, c’est une autre question. Moi j’aurais pas été débarquer là. Mais ils ont peut-être des critères que nous ignorons. Aussi. C’est quand même les extraterrestres. Donc, par définition, ça déconne pas dans les chaumières, hein. Du coup, je vous dis rendez-vous au prochain billet pour voir d’autres vues intérieures des modules SIRH/Prouvé de Frouard, qui vivent peut-être leurs dernières heures, tant les traces d’engins de chantier à proximité immédiate laissent craindre une disparition imminente. En espérant qu’on saura en garder quelque chose (et je ne parle pas que de matériel…).

Le tri qui ne trie plus

Alors c’est sûr que quand tu dis « Prouvé », tout le monde se pâme. Bon. Ce n’est pas la question. Oui, le centre de tri postal de Nancy, avec son air de paquebot blindé, est un bâtiment de Claude Prouvé, un fils de, accompagné de Jacques André, un autre fils de, moins connu, mais qu’il serait dommage de négliger. Nous sommes en 1972 quand il se termine. Bon. D’accord. Même, si on veut force détails, on ira consulter la fiche de l’incontournable Joseph Abram, du moins à Nancy (le contourner serait vraiment con, d’ailleurs).

Tout ça d’accord. C’est bien, c’est cultivé.

Mais le plus important, hein, pour un amateur comme moi? Les tripes? Oui. Les tripes. La culture, aussi, mélangée avec les tripes. Quoiqu’on en dise, le mélange est putain de viable. Mais la tripaille.

Moi ce centre de tri, je l’ai d’abord aimé depuis la voie ferrée. C’était en 2003, je travaillais dans des conditions pas très sympathiques à Bruyères dans les Vosges. Et quand je partais, ma dernière vision de Nancy, c’était lui. Quand je revenais, la première, la vraie, significative, c’était lui. Qui montait la garde, comme un croiseur bizarre toujours à quai. Il était mon retour, à cette époque où je n’ai jamais tant aimé Nancy. Nancy la ville, Nancy ma ville, et le centre de tri vu du train entrant en gare comme son plus gros viscère. Ce bonheur de plonger encore dans ma ville au retour de ce boulot dégueulasse dans Bruyères qui n’y pouvait rien, la pauvre, c’était à cause de mon boulot, mais Bruyères que j’ai haï d’une force subjective particulièrement intense. J’enviais ces gens qui restaient à Nancy. Qui travaillaient dans son ventre. Et le centre de tri en était l’une des images. Il est devenu mon ami.

Et là, zou, d’un coup, promu centre des congrès, dis-voir, si ce n’est palais. Mazette. J’étais content de savoir qu’on le gardait.

Et pis patacrac! comme dit un copain. Patracrac, on y démonte ses murs rideaux, on y enlève ses cheminées toutes navales, le voici comme à oualpé.

Moi j’ai râlé. Y’a des branques qui à cause du Prouvé se sont sentis obligés de pas le raser. Mais ils ont fait bien pire: ils l’ont dénaturé. Moi, dans mon esprit, soit on garde, et alors on garde. L’idée, l’esprit, appelle ça comme tu veux. Mais on garde. Ou alors on vire, et on essaye d’être pas trop con, audacieux, prudent à la fois, et on crée. Mais on ne fait pas de conservation pour le principe en butant tout ce qui faisait le truc conservé. Bref, il me fait mal au cœur, depuis quelques mois, mon centre de tri. Celui qui m’a salué, au départ comme au retour. Celui qui voulait dire: « tiens! On est à Nancy! ». Bon dieu de bois, faut un peu faire confiance à la ville et à sa spontanéité. Mais bon. Le voici à poil, prêt à être rhabillé en dépareillé. C’est moche. Alors c’est peut-être aussi pour ça que mes images du chantier sont au moins aussi maussades que moi quand j’y pense, à mon centre de tri.


Arrivée à la gare de Nancy par Zabos