Nancy la nuit, une vieille histoire d’amour

Nancy la nuit, c’est une vieille histoire, on s’est connu il y a au moins vingt ans, peut-être un peu plus. On a passé de sacrés moments ensemble, et avec les copains. Mes nuits à Nancy, c’était loin des boites et autres clubs, je détestais ça. J’aime me poser, j’aime causer, j’aime pouvoir faire n’importe quoi sans être jugé, je n’aime pas la promiscuité même si ça dépend, je suis un peu timide et un peu complexé. Et accessoirement, j’aime la musique et la bière. Que de bonnes raisons pour fuir clubs et boites de nuit.

Mais un bon vieux bar (comme l’Antidote, disparu depuis), du rock’n’roll, des copains, l’époque des glorieuses fermetures à quatre heures du matin, du temps où les bourges du centre-ville et de la vieille ville n’avaient pas encore gagné la partie et obtenu des fermetures précoces. Rendant la ville un peu plus chiante et triste. Qu’ils s’étouffent dans leurs charentaises et crèvent dans le silence feutré de leur confort médiocre. C’est une ville la nuit bordel, ça doit vivre.

La nuit à Nancy c’était aussi trainer dans les rues avec les copains, et rentrer de chez eux à pinces ou en vélo, car j’habitais en banlieue. C’est la prostitution qui fait mal au cœur et révolte côté Jean Jaurès, toutes ces pauvres gamines apeurées guettées de près, c’est les groupes de soulots qui pérorent, c’est parfois du verre cassé, un banc cassé, du mobilier urbain bousillé, une bagarre qui fait peur, c’est Kader qui joue de la guitare seul au fond d’une nuit pluvieuse sous la porte de la Craffe, qui n’était pas fermée à l’époque, c’est pisser, goguenard, sur la poignée de porte de cette grosse voiture de riche garée toujours n’importe comment place Carnot et jamais verbalisée, en espérant souiller la main d’un privilégié, c’est toutes ces conversations avec des inconnu(e)s dans la rue, fugaces, ces bières partagées avec des passants, c’est deux gars coincés dans la Pépinière qui te demandent, tronche à la grille, de l’aide pour sortir, c’est le Michel emmitouflé dans ses couvertures sous l’Arc Héré, ou planté sur le côté de la place Stan à te tenir la causette en frissonnant, c’est l’exploration des ruelles, des arrière-cours, tous les biais de la ville, ses coins aberrants, ses ascenseurs qui descendent sous le viaduc Kennedy que tu prends sans savoir où ça va te mener, se retrouver dans des endroits où tu ne devrais pas être, se faire raccompagner à la sortie par un vigile très sympa et très causant que tu salueras dorénavant en passant là de jour, c’est l’aventure sur le pas de ta porte, c’est monter sur des toits, parfois en prenant des risques très cons et très chouettes, et observer la ville de là-haut en sirotant la bière sortie de ta poche, sous la veille implacable de la tour Thiers toute proche.

Et aller au ravito aux kiosques de la place Thiers.

C’est être accoudé avec tes héliastes à toi, quand pointe le petit jour, à la barrière du viaduc Kennedy et regarder le ventre de la ville se figer dans l’heure magique, avant d’aller enfin te coucher, ou boire un dernier Picon dans le premier bar qui ouvre à six heures, sous le regard torve et suspicieux du taulier. C’est les copains, les copines, les camarades. C’est aussi claquer plein de pognon qui te manquera ensuite pour les choses importantes et qu’est-ce qu’on s’en fout.

Comme dans la chanson gentille d’un groupe local.

Nancy la nuit, et les conneries qui vont avec, c’est ce qui fait que tu n’es pas un ignorant qui ne connait qu’un côté de la ville, et craint tout le reste. C’est aimer son beau visage apprêté le jour, son patrimoine, ce qu’elle montre au passant, et c’est la connaître au petit matin, froissée et décoiffée, pas trop jolie et avec son haleine de fête froide. Et plus belle que jamais.

C’est Nancy la nuit.

 

 

 

 

Le retour de Nancy des hauteurs

Le Plateau de Malzéville, c’est entre autres le point de vue depuis la table d’orientation, dégagé quand la tempête de 1999 est venue ratiboiser le bois qui se trouvait ici par le passé. Point de vue où on est nombreux a avoir passé du temps, emmené des gens, de la famille, des amis, un amoureux, une amoureuse. Où on a fait des feux et mangé des merguez premier prix qui militent activement pour la fin du monde. Là où je passe parfois en rentrant chez moi pour respirer un peu l’air vicié de la cuvette, regarder Nancy, et plus au loin, La Madeleine à Laneuveville, les banlieues est et sud, et à l’horizon, souvent, les Vosges.

Le Plateau de Malzéville, et ses générations passées et futures en mobylettes, en scooters, et demain en hoverboards, va savoir.

Alors allez, on plonge dans ce Nancy-là.

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Tiens. La Meurthe. Nancy est dans sa vallée. Avec le pont de la Concorde, sa passerelle sur l’île et l’étang de la Méchelle, au second plan le pont de Tomblaine, et au fond, Jarville (et la microbrasserie Grenaille qu’on ne voit pas, mais où il faut aller) et la tour des Coop sur la droite.
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Au premier plan, l’aérodrome d’Essey, puis le tir de barrage tout sale des pavillons de Saulxures, et au fond la soudière Novacarb de la Madeleine à Laneuveville.
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Une vue vers le centre tout hérissé de Nancy, avec sur la droite ma copine la tour Joffre-Saint-Thiébaut. Devant les immeubles, dépasse un peu l’église Saint-Sébastien, et au premier plan à gauche, la cathédrale, avec à droite la caserne Sainte-Catherine (une des plus vieilles de France).
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Ici, ce n’est pas évident, mais c’est un quartier que je trouve très joli. C’est le Haut Rivage à Saint-Max, et je ne suis pas objectif: je n’y ai jamais vécu, et son architecte était André Lurçat, un type pour lequel j’ai vachement d’affection, mon copain imaginaire avec Jules Criqui quand même. Derrière, la grosse bouse de stade Marcel Picot au bord de Tomblaine, en face duquel j’ai vécu mon adolescence.
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On revient sur la vallée de la Meurthe, d’un peu plus près.
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Une vue plus générale de la cuvette. On voit bien le centre, Vandœuvre se dessine au fond à gauche, au pied du plateau de Brabois. En bas à droite, les fameux Grands Moulins, et juste derrière eux, le grand parc de la Pépinière, derrière laquelle on distingue, mais faut le savoir, un des pavillons clairs de la place Stanislas.
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La vue se décale un peu à gauche. Tout au fond, l’émetteur de Ludres. Au pied de celui-ci, s’étalent les cités de Vandœuvre. Tous les quartiers de Nancy que l’on voit ici sont ensuite assez difficiles à distinguer faute de grands points de repère. Notons sur la droite une tour un peu plus haute que les autres, c’est celle de l’Étoile, et juste à sa droite, la grande gendarmerie. Au premier plan, des bribes de Malzéville et de Saint-Max.
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Vue vers l’aérodrome d’Essey et la plaine Flageul à Tomblaine (où l’on pratique parfois le trollball, oui, renseigne-toi), et au premier plan, ce petit quartier d’Essey dont je dois bien avouer ignorer le nom alors que je passe souvent devant. Mouzimpré? Oui, ce serait logique, mais je ne suis pas sûr.
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En rentrant du plateau, je rentre par la très jolie banlieue perchée et aisée de Dommartemont. Tout un état d’esprit.

 

C’est Nancy la nuit -1-

Dans mon travail, je me retrouve souvent à sillonner en camion les rues de Nancy. Le soir. Hier soir, c’était le 24 Décembre. Soirée calme, et c’était pas moi au volant. Alors j’ai essayé de donner un aperçu de cette ambiance. Parce que je la trouve à la fois angoissante, riche et merveilleuse. Je sais pas trop ce que valent les photos individuellement. C’est plus le climat que j’essaye de te communiquer, cette sensation de « ventre » de la ville que j’adore. Les entrailles. Là où se passe l’essentiel du mécanisme, et là où ça sent pas toujours trop bon. Là où y’a aussi des fleurs qui poussent malgré tout.Comme un genre de petit reportage sans prétentions, le 24 Décembre, quand les ventres de ses habitant s’emplissent tellement que celui de la ville se rétracte et devient désert…

Parce que quand la nuit vient, c’est que ça va être l’heure d’y aller; je prépare le matériel du soir un œil à la fenêtre.  Promis, je bosse pas comme vampire. Comme chasseur de vampires? Euh… non plus.

Alors c’est sûr, avec des photos comme ça, je te conforte dans ton idée de vampires. Je comprends. D’autant que cet incroyable sentiment de compte à rebours avec la nuit qui vient, que je te distille avec talent (si) par l’image, c’est moi qui ait donné l’idée à Coppola pour son Dracula. Mais bon j’étais jeune, c’est vrai que j’étais un peu brouillon. Là, tu vois, j’arrive à la quintessence. Agad’:

L’est pas belle ma quintessence truc, là? Bon et puis c’est pas le tout de raconter des grosses conneries en regardant par la fenêtre histoire de trouver un prétexte pour foutre les photos de crépuscule du réveillon de Noël. C’est que là, avec un brin de lyrisme mal contenu, il est temps de plonger dans les ténèbres du cœur noir de la ville qui n’a pas la moindre idée de ce qui se trame en son sein. Dit comme ça, On se croirait dans Max Payne. Nan, pas la bouse de film, le jeu vidéo cool. N’empêche, le petit vent de ce 24 Décembre est fort frais…

La rue Saint-Jean. Elle se déroule sans pitié. Sûrement le samedi soir le plus calme de l’année. A la place des gens qui maraudent de bar en bar, en rangs serrés ou en grappes déstructurées, on a les rails du tram qui cherchent à aller se planter tout loin là-bas dans l’immeuble République qui bloque la perspective et mériterait en effet qu’on lui plante des rails dedans. On va aller voir un peu plus loin. Comme on a eu un problème en allant chercher du carburant, ça sent l’essence dans l’habitacle du camion. On fera bien avec.

Il y a moins de lumières de Noël qu’il y a quelques années, plus discrètes aussi. Mais dans les longues perspectives où elles s’empilent en tous sens, elles donnent toujours cette impression de bordel cradingue et clinquant. Il y a quelques passants, souvent des couples, quelques magasins encore ouverts en début de soirée, où les consommateurs retardataires se remettent fébrilement à jour avec les quotas imposés d’achats de Noël.

Camion garé, on arrive à pied du côté du centre commercial Saint-Sébastien, qui a toujours un petit air louche dans la nuit. Comme si des envahisseurs de « V » risquaient de débouler de ce vaisseau-mère qui a une bonne gueule de méchant, et que l’éclairage violet ne parvient pas à rendre plus amical.

Exactement en face, l’église Saint-Sébastien lui oppose ses façades sobres et éclairées avec délicatesse et sans excès psychédéliques. Des tas d’images de tours se faisant face. Minas Thirith et Minas Morgul, dans le Seigneur des Anneaux. L’ombre et la lumière. Mais aussi, une lumière inquiétante, rigide. Comme une inquisition intégriste en blanc face à la luxure consumériste pourpre. La peste et le choléra -et inversement, si on s’en tient aux codes vestimentaires pathologiques…

Un atavisme? C’est au final l’image de la luxure qui l’emporte pour moi, et la galerie elle aussi déserte. Je m’attends à tout instant à voir surgir Al Pacino, me racontant comme dans Sea of Love tous les crimes commis ici parle passé. Non, la ville n’est pas belle, ajouterait-il. Non. Mais si. Parce que ça la rend dense. Une densité de vide, dans des volumes à l’abandon, illuminés pour qui? Cette dernière question est un nouvel appel. Parce que cette ombre, là, n’est-elle pas morte, mais vivante? S’en prendra-t-elle à ma chair? retournons au camion, Jim. Et puis, sous la galerie, le vent trop froid de ce soir ne nous ménage pas.

La ville la nuit, c’est aussi un dégueulis infâme de pubs lumineuses. Ça envahit tout l’espace. Il ne fait jamais nuit en ville. il y a toujours quelque chose à acheter. Un magazine à la une éculée. Un forfait de mobile, un cheptel d’abonnés captifs à rejoindre de plein gré, toujours une servitude volontaire à accomplir. Sur le fond, je te dézinguerais tout ça à la masse et à la disqueuse. Mais là ce soir, ça fait partie du ventre de la ville, ça aussi. On a bien dit que ça sentait pas toujours bon. Alors c’est pas plus mal que ce soit là.

Et puis les rues, c’est pas toujours plat. Et le tram est un genre de spectre qu’on croise de loin en loin. Il rythme notre soirée si calme. On se plaint beaucoup du tram à Nancy: coût exorbitant, chantiers infernaux, désorganisation du plan de transports, maintenance complexe, visibilité réduite, incidents techniques à répétition, saturation… mais toutes ces critiques sont-elles valables face au seul argument qui compte: photographié en pleine course du dos d’un dos d’âne, il est putain de psychédélique. Alors ces critiques valent-elles quelque chose au regard de cet unique et légendaire avantage? Je ne crois pas. On en reparlera, tu sais. parce que là, c’est la fin du premier billet. Mais sur Nancy la nuit, le 24 Décembre, va y’en avoir un deuxième. Et pas plus tard que bientôt. Si tu situes un peu le truc.