Enfin la soudière de La Madeleine

C’est très curieux cette attirance pour le monde industriel « lourd ». C’est très curieux, parce que d’un côté, il y a la fascination pour les épopées ouvrières et technologiques, pour les luttes sociales et collectives, les avancées de tous pour tous, parfois au prix du sang, de l’affection pour le monde ouvrier et ses codes, pour le courage des différentes vagues d’immigration, de la curiosité gourmande pour la transformation d’un monde dans ses structures même, dans sa population, dans son architecture, et l’esthétique presque hypnotique des grandes usines, leur impossibilité réjouissante, et ainsi la compréhension de la fierté de ceux qui en sont, qui maîtrisent le moloch, avec des méthodes inaccessibles au vulgaire. Et puis l’usine, qui est un des monuments de ma région. Sans avoir grandi dans une famille ouvrière, comment voulais-tu gamin que j’évite de voir des usines partout, en étant lorrain? Je serais né dans la Beauce ou dans le Cantal, peut-être que je verrais ça autrement… même si rien n’est moins sûr, le déterminisme a ses limites, bien heureusement.

Et puis il y a le dégoût, le dégoût pour un monde sciemment détruit par un grand capitalisme prédateur et inhumain, symbolisé longtemps par l’usine, avant même la finance, le dégoût pour l’usine qui donne tout mais qui prend tout, la « putain d’usine » qui enferme, le travail posté, le travail abrutissant, une rationalisation qui oublie ceux qui la subissent, le dégoût de l’usine qui ravage les corps et les esprits, qui ravage les lieux, qui ravage les pays, qui détruit tout sur son passage, qui crache à la gueule du monde les moyens de la plus crasse des sociétés de consommation.

Et ce paradoxe qui fait qu’en asservissant les hommes aux machines, on les a aussi fait se rencontrer et lutter ensemble. Qui fait que l’usine, je la regarde, je l’aime, je rêve de la tuer, tout en même temps.

Ah bah oui, c’est sûr que quand je suis là devant ma soudière de La Madeleine, je n’ai pas le temps de me dire tout ça, mais c’est là, en fond, et ça doit être le carburant qui me picote le bide et me fait marcher sans compter et pousser avec gourmandise le décle(a)ncheur de l’appareil.

Mettons des images sur tout ça, en vrac.

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