Verdun, monumental…

La première fois que je suis venu à Verdun, c’est-à-dire y’a plusieurs siècles, je me suis retrouvé rue Mazel face au monument de la Victoire. Et là, j’ai bien compris que la victoire, à Verdun, c’est pas une déconnade. Tu sens bien, tout de suite, que le sujet n’est pas bien léger. C’est que Verdun en a quand même pris plein la gueule, et si la bataille éponyme est mondialement connue, c’est pas grâce au marketing touristique qui a créé un surévénement à vendre. Non. Ici, à Verdun, on a crevé de cette bataille, et du coup après guerre, on avait comme qui dirait la propagande monumentale quelque peu austère. Dans un morceau d’ancien rempart entre la ville basse et la ville haute, un escalier très frontal t’invite à monter au monument, au sommet duquel un guerrier franc en armes te toise, mais ça c’est parce que tu es égocentrique, et en réalité il toise les champs de bataille là-bas, sur les hauts de Meuse, là où la mort fut industrielle.

Le monument a été conçu par Léon Chesnay, la statue par Jean Boucher et la porte de la crypte par Jean Prouvé. Tu en sauras plus en cliquant ici.

Bien que n’étant pas très ami avec ce type de symbolique, j’ai toujours été très impressionné par ce monument, sa manière d’être inséré dans la ville, austère, minéral, comme une grande blessure écrasante dans son cours fortifié, et je suis aussi intimidé par les deux canons de 155mm de Bange qui l’encadrent.

Les rues hautes de Nancy

Tu marches le long du boulevard de Scarpone. Tu suffoques, c’est plein de voitures, le boulevard n’en finit pas, c’est monotone. Donc, tu tournes à gauche rue de Mars-La-Tour. Et là, vinguette, un nouveau monde s’ouvre à toi. Le monde qui défonce. Le monde des petites rues qui se promènent entre la rue de la colline et le Haut du Lièvre, dans la pente, et quelle pente. Tu trouves une très vieille croix, la Croix Gagnée, tu trouves de vieilles villas, des villas contemporaines, des maisons modestes, charmantes, des falaises, de la forêt, des sentiers, du calme, des mollets (si t’en avais pas t’a pas pu venir là à pied), des expériences architecturales Gamma, des maisons à Prouvé, des escaliers, des jardins, au bout, même, des Chemins des Sifflets et des Allées des Jardins Fleuris qui rattrapent sans scrupules la rue de la Côte en contrebas, te tirant de cette impasse surréaliste au bout de la rue de la Croix Gagnée, juste sous les immeubles du Haut du Lièvre, pourtant inaccessibles depuis ici… un coin chouettos en ces journées printanières…

Sur cette dernière photo je triche un peu: c’est rue de la Cure d’Air. De l’autre côté du flanc sud du vallon de Boudonville…

 

Claude Prouvé, Ludres, la SIRH et les Aliens dans tout ça -2-

On entre? Bon, on entre. En réalité, entrer est un bien grand mot. Comme je suis un peu con, j’ai tenté de reproduire ce bâtiment dans Minecraft. C’est là que tu réalises que c’est bien plus compliqué qu’il t’avait semblé. Et surtout que tu ne sais pas par où on entre. Mais entrons tout de même, car ici, dans la vraie vie ludréenne, des entrées, y’en a partout étant donnés l’inachèvement et bien plus encore la dégradation du site.

 

Au niveau structurel, c’est vraiment l’éclate totale. A tout malheur peau de l’ours est bonne, comme dit le dicton, et le fait que des modules soient manquants permet de voir la structure en coupe, et c’est pas qu’un peu intéressant. Avec, je suppose, des colonnes sanitaires qui viennent s’intercaler entre les modules et parcourent tout le bâtiment verticalement. Les coquines.

Alors aussi on avait dit qu’on parlerait de la SIRH. Le lien avec les Prouvé va être vite fait, tu vas voir. Jean Prouvé avait des ateliers à Maxéville. Mais dans les années 50, l’entreprise paternelle connaît un certain nombre de déboires, et se fait piéger au jeu de: « Le Progrès et les expériences c’est bien gentil mais faut faire des sous quand même ». L’entreprise familiale se fait défamiliariser et Jean est évincé un peu à la barbare. Le Claude Prouvé, en 1954, commence à travailler directement avec son père, le Jean, chez « Jean Prouvé Constructions », modeste cabinet qui va quand même pondre des bâtiments notoires. Il travaille, le Claude, en même temps avec Dominique Louis, puis devient associé des frères André -c’est pas rien- et enfin crée avec son père et Georges Quentin la SIRH, qui portera son projet de modules. Voili voilou.

Cette sortie était planifiée depuis un moment. Claude Prouvé est mort entretemps. Quelque part, ça peut servir d’hommage. On parle un peu de lui ces jours-ci. Pis c’est quand même « L’Année Prouvé » à Nancy (merci Mamléa pour le dossier de presse dans les commentaires du billet précédent). Mais quelque part, je me dis que c’est dommage qu’il faille attendre sa mort pour que les Nancéiens aient une chance de le redécouvrir. Parce que dans le discours commun, quand même, qu’est-ce qu’on a gueulé sur lui: c’est sûr qu’il n’a pas donné dans le fadasse à Nancy, et que ses réalisations sont très marquées. Forcément, ça fait réagir. Mais qu’on aime ou qu’on n’aime pas, bon, dans le fond, ça vaut quand même mieux que des banlieues de lotissements insipides, sans créativité, copiées-collées à perte de vue. C’est ce que je pense, même si c’est loin d’être exempt de vastes contradictions insolubles, qu’il est d’ailleurs peut-être bon de ne pas vouloir dissoudre (tudieu, c’est quand même une langue rigolote le français…).

Bon partez pas, y’en a d’autres à venir, hein, des photos.

Claude Prouvé, Ludres, la SIRH et les Aliens dans tout ça -1-

Mais qu’est-ce que c’est que ce truc? Hein? J’ai été voyager dans un futur imaginé en 1970 et je vous en ramène des photos? C’est peu probable, hé, je ne suis même pas photographe. Non. Je suis juste allé à Ludres. En 2012. Le nôtre de 2012. Pas celui imaginé en 1970, donc.

Tu es comme ça, dans les taillis, et puis pouf. Ça apparaît à travers les arbres. Tout près de la ville en fait. Toi, tu commences à saliver. Forcément. T’y connais pas des masses en avant-gardisme architectural ludréen. Mais déjà, le petit fumet expérimental des années 1970 vient te chatouiller les narines. Tes molécules de crétin d’enfant de la science-fiction s’agitent, malgré le froid de ce joli matin, qui aurait plutôt tendance à les figer. Bon.

Dans le matin bleuté, tout gelé, le bordel est érigé là. Il t’attendait. Tu ouvres des grands yeux. Le soleil t’éblouit. Le contrejour te ravage. Tu t’en fous. Nom de dieu! Il va falloir une sacrée explication bien rationnelle pour que j’accepte de croire que ce truc posé à Ludres n’a rien à voir avec des aliens. Hein. Bon. Alors, d’accord, allons-y pour l’explication bien rationnelle.

Alors, Jim, comment qu’on fait, dis-moi? On se fonde sur des documents? Pas con. Moi je pensais regarder la télé-qui-sait-tout pendant 256 heures, mais non, tu as raison, on va se référer aux documents, vu que des gens gentils nous en envoient. On va commencer par évoquer un nom, et attention, pas n’importe lequel, un vrai sésame: Prouvé. Claude Prouvé. Feu Claude Prouvé, le pauvre vieux, qui a calanché y’a quelques jours. Et une date. 1974.

La SIRH (Société Industrielle de Recherche et de Réalisation dans l’Habitat) officiait alors à Vandœuvre. Elle s’intéressait de très près à l’industrialisation et à la fabrication en chaîne de logements. Elle s’intéressait aussi aux coûts du second œuvre qu’elle avait bien envie de voir diminuer et pré-réalisé en usine. Ambiance Lego, jouet modulable lui aussi apparu dans sa forme actuelle en 1958. En un sens, l’idée est ici la même. On empile à loisirs des modules préfabriqués pour réaliser des logements, des bureaux, des écoles et tout ce qu’on voudra.  L’ensemble de Ludres s’appuie sur deux tours en béton, l’une contenant les escaliers donnant accès aux espaces, l’autre l’ascenseur. Mais ce procédé permettait d’envisager un assemblage horizontal également. Les logements types construits dès 1971 faisaient respectivement 57 et 144m².

Et vas-y que je t’y mets de l’acier, de l’aluminium, des mousses synthétiques! De l’amiante aussi, parce que l’amiante c’est cool, et que fondue avec du formica, on obtient un matériau encore plus incroyable que la kryptonite. La Pompidolite. Un must. Bon, j’arrête de raconter des conneries. Parce que malgré tout ça, le chantier de Ludres sera interrompu en 1974, semble-t-il, et laissé en état. Dans « Profil », le billet de début 1975 de la co-fondatrice d’Urba-Presse reste optimiste. Il est vrai que le procédé était très ingénieux, et donnait des possibilités énormes au niveau du logement. Les photos intérieures du logement type, meublé à la Jean Prouvé, sont alléchantes et les façades aisément démontables permettaient d’envisager avec facilité des extensions ultérieures. Plusieurs chantiers expérimentaux eurent lieu, dont deux à Ludres. Est en particulier citée une construction expérimentale sur 8 niveaux, pour tester le comportement vertical du procédé. Il semble plus que probable qu’il s’agisse de la ruine vue sur ces photos. Les modules avaient aussi l’avantage de s’adapter facilement au terrain. Ici, il est plat, mais l’exemple des résidences Gamma rue de la Colline à Nancy montre leur adaptabilité à une forte pente. Jusqu’à 50% vante peut-être un peu vite la SIRH. Le vieillissement? Les modules étaient faits pour tenir cinquante ans « sans problème » d’après Claude Prouvé himself. Mmmmh… à voir… néanmoins, pour un chantier en cours laissé à l’abandon, et des modules maltraités, ceux qui survivent ne s’en sortent pas si mal, il faut bien avouer. Mais bon. Je reste prudent de ce côté-là…

Mais Claude Prouvé, inventeur du dispositif promu ici par la SIRH, qu’en disait-il?

« Nous n’avions pas d’idée préconçue. Nos recherches se sont poursuivies pendant quatre ans pour répondre aux services de logements en grandes quantités à des prix fixes et raisonnables. Notre but était de réaliser des logements sociaux confortables qui bénéficient de prêts à la construction. Le résultat: la mise en place de logements I.L.N., c’est-à-dire d’HLM améliorés. »

L’idée était belle, mais n’a pas vraiment fait son chemin. En tous cas pas à Nancy. L’abandon et la dégradation de cette structure de la SIRH, celui des Gamma, rien n’est fait pour nous rappeler que Nancy a vu grandir des architectes d’avant-garde, et qu’elle a été aussi une ville d’innovation certaine dans ce registre. Une histoire ignorée dont il n’y a pas à rougir, bien au contraire. L’échec de ces procédés, et leur absurdité -en particulier du point de vue écologique- dans le monde d’aujourd’hui ne doit rien enlever à ce qu’ils représentaient à cette époque: un tâtonnement aboutissant à une véritable expérimentation, néanmoins issue d’une histoire architecturale et industrielle cohérente du XXème siècle. Un peu d’utopie, aussi maladroite qu’on puisse la prétendre en 2012, de confiance en l’avenir et de volonté de sortir des sentiers battus. Ça ne fait jamais de mal. Quitte à se planter. Et même si l’alliance du Progrès et de l’Industrie, c’est vraiment pas mon registre, mais alors vraiment vraiment pas, car c’est aussi une aliénation terrible de l’humain, il n’en reste pas moins qu’il est passionnant d’essayer de comprendre cette phase de notre histoire collective, et de voir comment elle a joué sur nos vies, en positif comme en négatif. Cette histoire à l’avantage d’être celle de notre enfance, de celle de nos parents ou de nos grands-parents, selon nos âges. On peut la toucher du doigt. En parler avec ceux qui y étaient. Quelle chance! Etonnant que ce soit aussi méconnu… on a souvent trop tendance à jeter les bébés avec l’eau de leur bain.

Après, de vous à moi, je me suis immédiatement pris d’affection pour cet endroit. Et puis, encore plus de vous à moi, quand on voit cette structure absolument délirante, on est en droit de se demander si Claude Prouvé n’était pas en contact avec des extraterrestres et si tout ça n’était pas un prétexte pour créer un spatioport. Regarde, tu les vois pas toi les vaisseaux-mères amarrés au-dessus des colonnes de béton des ascenseurs? Moi je les vois comme si ils y étaient. Et d’abord, un ascenseur… ah ah, à d’autres. Dans cette colonne, un champ magnétique devait permettre de faire léviter le contenu des vaisseaux jusqu’au sol, ou l’étage désiré. Bé oui. Bien entendu. C’est évident. Que les extraterrestres choisissent la ZAC de Ludres pour débarquer sur Terre, bon, c’est une autre question. Moi j’aurais pas été débarquer là. Mais ils ont peut-être des critères que nous ignorons. Aussi. C’est quand même les extraterrestres. Donc, par définition, ça déconne pas dans les chaumières, hein. Du coup, je vous dis rendez-vous au prochain billet pour voir d’autres vues intérieures des modules SIRH/Prouvé de Frouard, qui vivent peut-être leurs dernières heures, tant les traces d’engins de chantier à proximité immédiate laissent craindre une disparition imminente. En espérant qu’on saura en garder quelque chose (et je ne parle pas que de matériel…).