S’égarer dans Nancy pas par erreur

Comment m’égarer dans une ville que je fréquente depuis toujours? En me laissant faire, en laissant les pas prendre le dessus, en taisant mes envies, en dérivant, en m’aidant d’un pile ou face pour les dilemmes inévitables malgré mes bonnes intentions. Pas d’objectif, pas de projet, pas de performance, pas d’échec, pas de réussite. La belle vie.

Le lac des Corbeaux et la sociologie objective

Salut. J’ai bien envie de te dire qu’il y a les Lorrains un peu faibles d’esprit, sans imagination, qui l’été venu, partent dans le Sud se baigner sur des plages tellement bien aménagées que tu peux pas mettre un pied devant l’autre; ils pénètrent une eau tiédasse où les bactéries s’épanouissent, bondissant des mycoses de pieds d’Allemands en surpoids; ils bronzent sur des plages confortables, au sable fin et doux, tellement fin et doux qu’il faut pousser les chairs cramées pour le trouver. Bref, ce sont de petites natures banales et sans envergure, qui perpétuent le dévoiement du bel esprit de l’été 36.

Jusque là, je suppose que tu es d’accord avec moi, tant mon étude sociologique très fine évite les préjugés et la mauvaise foi.

Pour la suite, je te conseille quand même de prendre une bonne inspiration avant de commencer la phrase.

Et il y a les vrais Lorrains, ceux qui savent qu’un lac vosgien est un sommet de beauté, un moment de communion indicible avec une nature complice, ceux qui n’envisagent pas la vie autrement que dans la sensibilité d’une intelligence à l’abstraction redoutable et pourtant ancrée dans la réalité des choses, dans le quotidien poétique de l’essence des êtres et de la Terre, ceux que la fraîcheur d’une régénération aqueuse attire, quitte à jouir de l’instant, quitte à entrer dans l’eau en caleçon du jour tant le bonheur et la sérénité d’une âme bien née s’expriment avec l’autorité d’une spontanéité qui confine au sacré. Point. Soufflez un peu. Allez pas crever, hein. On respire.

Ouais bref. Tu vois l’idée, un lac Vosgien, en l’occurrence celui des Corbeaux, ça tabasse.

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J’ai glissé chef…

Ah le con. J’étais en Lorraine, je vous jure, là, en haut du Ventron*, et pouf, j’ai glissé, je suis tombé dans la vallée juste en dessous, et c’était l’Alsace, à deux trois kilomètres près. J’ai déjà raconté comme je déteste charcuter le massif vosgien pour des motifs bassement frontaliers. Donc, même en glissant l’air de rien côté alsacien, en l’occurrence vers le lac de Kruth-Wildenstein, je crois que ce billet a sa place ici. Le lac de Kruth-Wildenstein? Un peu à sec, en cette fin d’été, ça régule, ça régule, mais quand même, quelle chouette vallée glaciaire vosgienne…

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*En vrai je descendais du Schweisel, qui est encore plus Alsacien, mais je faisais cette concession narrative à la fois pour échapper à la police politique des ces crétins de Lorrains-et-fiers-de-l’être, et à la fois pour ne point être raillé, en tant que Lorrain, par la police politique de ces abrutis d’Alsaciens-et-fiers-de-l’être. Ma devise étant, j’insiste: « je ne suis pas spécialement fier d’être Lorrain, mais en revanche, j’en suis fondamentalement content ».

A cheval sur le grand jeu

Il est sympa ce coin des Vosges, cet enchaînement de crêtes qui te font passer toutes les trente secondes de Lorraine en Alsace et réciproquement. Du coup on fait des blagues. Et dans ce coin des Vosges, il y a ma brochette de sommets préférés: le Kastelberg, laissé plus au nord sur cette série, le Rainkopf, le Rothenbachkopf et le Batteriekopf. Et niché profondément entre le Kastelberg et le Rainkopf, le lac incroyable de l’Altenweiher. Ici, c’est le grand jeu. Le très grand jeu, celui qui te rend modeste…