Tomblaine, crash aéronautique

Note en passant: je pense que j’ai déjà publié ces photos, et sûrement un texte dans ce genre. Mais comme ça restait dans mon stock à publier, je publie. Si y’a un problème, contactez mon responsable au service «Amis imaginaires et personnalités multiples» de mon cerveau. Merci d’avance.

Bon c’est un vrai titre de baltringue, sinon. A tous les coups ça va jaser sur les moteurs de recherche à cause d’un crash supposé à Tomblaine. Ah bah non en fait, ce blog n’a pas assez de notoriété pour ça ahahah.

Pourtant, ce musée de l’aéronautique de Tomblaine était une belle chose. Un magnifique bâtiment avec des arches en bois qui me ravissaient. J’ai toujours été fan de gros trucs dégueulasses qui volent en faisant du bruit. J’y ai donc été, en voisin, tout jeune bénévole à une époque; je faisais des visites avec des groupes de gens de toutes sortes, mais entre autres des anciens combattants qui avaient du mal de tolérer un jeune de 17 piges comme guide, comme quoi l’âge ne fait rien à l’affaire. C’est qu’il y avait quelques appareils de la bagarre dans ce musée, et certains anciens combattants se souvenaient l’époque de la bagarre, mais comme c’était très loin ils étaient pas loin de pérorer sur:

1°) C’était le bon temps quand j’y repense
2°) Les jeunes d’aujourd’hui c’est ça qu’il leur faudrait

3°) Ah bah les Arabes on les chassait depuis un hélico comme celui-là ça courait comme des lapins t’aurais vu ça! (variante de c’était l’bon temps)
4°) Bon dieu où c’est qu’j’ai encore foutu mon cacheton contre
la connerie Alzheimer

Il y avait aussi des anciens combattants discrets qui venaient me dire merci en fin de visite, ne tarissaient pas de noms d’oiseaux à l’égard de leurs congénères bavards et nostalgiques et parfois me racontaient un souvenir pas très rigolo en disant que personne ne devrait avoir à vivre ça.

Comme quoi une fois encore, l’âge ne fait rien à l’affaire.

J’ai gardé beaucoup d’affection pour ces vieux de la seconde catégorie bienveillants à mon égard, intéressants, sensibles et sensés. Je savais pas trop quoi faire à 17 ans quand les autres vieux rassis faisaient leur show. Heureusement que les vieux gentils intervenaient, quoi.

Et puis patatras! comme dit mon copain Yvan, qui s’y connaît pas mal en avions de la bagarre, le musée s’est cassé la gueule. Et a été saccagé. Puis détruit.

Je ne sais pas au final qui l’a saccagé. Une mauvaise gestion des propriétaires? Des locataires? de l’équipe? Des collectionneurs? Une ambition démesurée au départ? Des gens qui sont rentrés et se sont fait plaisir? Je me garderai bien de porter un jugement là-dessus, j’ai tellement appris à quel point ces histoires sont compliquées et pavées de mauvaises intentions conscientes ou non, entre gens qui ont décidé de ne pas se comprendre et d’être les seuls à être légitimes et à savoir la vérité vraie de comment il faut faire pour pas se crasher.

Ce que je sais c’est qu’au final, même si ça m’a fait mal au cœur de le voir comme ça, mon musée, avec mes avions que j’aimais, mes longs moments seul dans la Caravelle à rêver et à respirer l’odeur de graisse froide qui couvrait les lieux, comme dans une tourelle de 155 de Bange, au final ce ne sont pas à ceux qui ont saccagé que j’en veux, et ce sont même encore ceux que je comprends le mieux, ou du moins dont je me sens le plus proche. En plus le saccage peut avoir des qualités esthétiques, volontairement ou non. Je ne sais pas très bien à qui je dois en vouloir, en fait. Je n’en veux plus à grand monde je crois. Je sais juste que le saccage se fait après la vraie destruction, quand les dés ont été jetés par des adultes que je supposais responsables, rationnels et bienveillants. Avant d’apprendre à mes dépends et à ceux du musée que les adultes, c’est plus de la sale racaille égocentrique et irresponsable, engoncée dans ses certitudes. A part deux trois vieux discrets et à l’œil brillant et généreux, tellement qu’on dirait les yeux doux de Stefan Zweig sur les photos. Et mon copain Yvan. Et mes autres copines et copains. Et mes voisins. Et ma famille. Et aussi plein de gens et de gamins avec lesquels je bosse dans les quartiers pourris avec leurs jolis noms pas d’ici à coucher dehors. Et aussi… et aussi… et aussi tout le monde, quelque part.


Pfffffff. Ça fait chier de bien aimer les gens en fait. J’aurai jamais le swag à Houellebecq.

Le musée de l’Aéronautique de Tomblaine

Je l’ai bien connu le bougre. J’ai toujours eu un faible pour ce qui vole, que ce soit en battant des ailes ou en cramant du carburant inconsciemment. Alors moi, ado, quand un musée de l’aéronautique s’est ouvert à côté de chez moi, tu peux imaginer comme je frétillais dans mes jeans trop larges et mes polos rayés premier prix. J’y suis allé souvent, assez souvent pour qu’on m’y connaisse, et puis je ne sais plus comment, on m’a proposé de faire le guide, alors j’ai fait le guide. J’aimais cette odeur de graisse froide. Je l’aime toujours. Cette odeur industrielle un peu éteinte, et grasse, qui évoque des expectorations mécaniques. La même odeur que dans les vieilles tourelles cuirassées des forts de la région.

Je montais souvent dans la Caravelle entre les visites, et j’y restais un moment, sans bouger. Tâter de l’atmosphère, de l’ambiance, tout était feutré, et toujours cette odeur froide.

Le gardien du musée avait adopté le gros chien qui était abandonné et qui trainait près de la grille de notre jardin. On l’avait appelé Copain; le chien, pas le gardien. 

Et puis il y a une grosse dizaine d’années, le musée a fermé. Je m’en suis peu préoccupé à l’époque, mais l’histoire de déficit avait l’air assez moche, avec plein de tiroirs un peu vilains que les uns et les autres n’avaient pas trop envie d’aller fouiller. Je ne sais pas ce qu’est devenue la belle collection qui était là, dont le MIG21 qui m’impressionnait tant.

Je me souviens bien, je devais avoir dix-sept ans, dans une visite, un vieux con me parlait très fort, et parlait tout le temps au groupe qu’il emmerdait un peu, «des bougnoules qu’il avait flingués depuis un hélicoptère comme celui-là». Il n’arrêtait plus, et avait l’air vachement fier de lui. Je ne savais plus quoi faire. Un autre vieux, vers la fin de la visite, s’est approché de moi, et m’a dit, avec une voix très douce: «Ne vous inquiétez pas, il n’a pas du voir grand chose, en Algérie. Dans les guerres, ce sont ceux qui parlent le plus de leurs exploits qui en ont fait le moins. Et croyez-moi, je sais de quoi je parle. Quand on a fait des choses comme ça, en général, on ne s’en vante pas, on n’est pas fier, et on baisse la tête».

C’est pour ça, ça m’a fait bizarre de le revoir de près, le musée, et de passer le nez dedans, et de trouver du vide.

C’est étrange, le temps qui passe. C’est étrange et surnaturel.

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Et attention, la grosse archive de la mort: avec photo de moi-même adolescent au musée à l’appui, dans un article de l’Est Républicain de 1995. Hé. Bas les masques, quoi.

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