Retrouver Nancy

Revenir à Nancy. Le déconfinement. Quel vilain mot, quel bon moment? Pas si bon, tant nous avons le sentiment d’être toujours en sursis, sur la sellette, tant le risque que cette maladie à la con nous rebondisse à la gueule une fois de plus. Et puis un couvre-feu, c’est sinistre au demeurant. Je ne juge pas les mesures en elles-mêmes, car je serais bien emmerdé si on me demandait ce qu’il faut faire. Mais il ne faut pas se voiler la face et se dire que ça se passe bien. Il faut regarder en face les conséquences de tout ça, de ce mal manifestement nécessaire. Et il va falloir prendre les problèmes à bras le corps. Le retour à la normale? Oui, mais soyons lucides, la normalité à venir ne signifie pas le retour à celle d’avant l’épidémie. Rien que parce qu’il va falloir payer la facture sociale, économique, psychologique de tout ce cirque. Mais elle sera normalité, et on pourra à nouveau se projeter avec des règles du jeu plus claires et qui ne changent pas tous les deux jours… je l’espère en tous cas.

Et puis en attendant, revenir à Nancy. Nancy ne m’a pas tant manqué pendant le premier confinement. Mais avec l’arrivée de mes beaux jours d’hiver, de ce Nancy froid et gris que j’aime tant, avec les ambiances de la Saint-Nicolas qui me sont précieuses, oui, Nancy cet automne m’a manqué. Je travaille en banlieue, mais c’est ce Nancy enveloppé d’obscurité dès 17H00 que je veux, ce sont ces coins reluisants devenus louches et étranges la nuit qui me manquent. Retour à Nancy. Pour de bon, peut-être.

Nancy la nuit, pour se changer les idées

Ma grand-mère était une personne formidable. Elle ne l’a sûrement pas toujours été, et pas avec tout le monde. Alors disons que ses dernières années, ma grand-mère a été une personne formidable pour moi.

Sa dernière année, elle l’a passée à l’hôpital à Nancy, la ville où elle était arrivée enfant en 1932 depuis son Dabo natal. Je parle d’hôpital, peut-être faut-il dire hospice, ou Saint-Charles, tout simplement. Alitée la plupart du temps. A partir doucement. Pendant un an. J’allais la voir une à deux fois par semaine en sortant du travail. C’était dur, en fait, je ne m’en rendais pas compte au début. Mais il fallait que je le fasse, ce truc finalement banal que tant d’autres font tous les jours. Il fallait. C’était notre lien. Et puis à part moi, elle ne voyait presque jamais personne d’autre que l’équipe médicale… Alors je traversais Nancy, je me garais là-bas au parking des Fabriques et j’allais passer du temps avec elle. Au bout de quelques mois, j’ai commencé à sentir que c’était dur. Que j’étais fatigué. Souvent j’avais un poids, là, partout, en quittant la maison hospitalière. Dehors c’était déjà la nuit, alors j’allais toujours faire un tour dans Nancy le soir, pour m’aérer. Me mettre à une terrasse en plein hiver. Le souvenir de ces chocolats chauds et des mains gelées se rassurant, couvrant la tasse, place Saint-Epvre, place Stanislas, place du Marché. J’en profitais pour écrire des cartes et des lettres aux gens que j’aime, me raconter un petit peu, avec une écriture nerveuse et irrégulière à cause du froid. Avant de rentrer, lavé de ce poids, jusqu’à la visite suivante.

Quand elle est partie, un matin d’octobre, je me suis liquéfié. Ça n’a pas duré: dix, vingt minutes peut-être, à ne plus pouvoir retenir mes larmes. J’étais triste, mais pas à ce point. J’étais triste mais j’étais prévenu, je savais, et c’était dans l’ordre des choses de perdre sa grand-mère à cet âge-là. Mes larmes étaient surtout des larmes de soulagement, je crois. Une tension qui s’effondre d’un coup. Une attente qui cesse. Il allait maintenant falloir agir et tout organiser. Heureusement, elle avait déjà tout organisé, elle a facilité la vie de ceux qui restent. Je pense beaucoup et souvent à elle, et à ces soirées étranges. Je pense aussi souvent à François Béranger.