Le dedans du fort de Villey-le-Sec

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Détail du canon revolver du coffre double de contrescarpe

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Canon de 12 culasse du coffre double de contrescarpe

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Gaine de communication entre le fort et le coffre double de contrescarpe (featuring MC Dédé)

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Gaine de communication entre le fort et le coffre double de contrescarpe

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Gaine de communication entre la tourelle Mougin de 155mm et l’accès au coffre double de contrescarpe et les accès sur les dessus

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Gaine de communication entre la tourelle Mougin de 155mm et l’accès au coffre double de contrescarpe et les accès sur les dessus

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Puits desservant les étages donnant sur les dessus

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L’une des quatre cours intérieures

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Caisse de douceurs et de mots doux. Pffff. Des questions?

Mougin à Villey-le-Sec

Et c’est qui ce Mougin? D’abord c’est Henri-Louis-Philippe Mougin, de Bourg-en-Bresse, et c’est commandant. Bon. Et qu’est-ce qu’il a fait à Villey-le-Sec, le commandant Mougin? Eh bien… rien. Enfin, pas directement. Mais le commandant Mougin, tout à son affaire d’aide de camp du général Séré de Rivières, chargé par la IIIème République hésitante puis militante de fortifier les frontières de l’Est, le commandant Mougin était pas la moitié d’un con, et avait des idées à revendre. Comme par exemple que mettre l’artillerie lourde sous tourelle, ça pourrait donner à réfléchir aux assaillants des forts comme celui de Villey-le-Sec. C’est donc ainsi qu’il mit au point la tourelle de 155mm long en fonte dure, mastodonte abritant ses deux pièces sous une cuirasse rotative, mais non éclipsable, c’est-à-dire n’ayant pas moyen de se mettre à couvert en s’abaissant, comme les modèles postérieurs.

Voilà ce qu’il a fait à Villey-le-Sec, le père Mougin, ou du moins ce qu’on y a fait d’après lui. Si tu veux en savoir plus sur ce cuirassement absolument incroyable, tu peux cliquer pour aller faire un tour chez m’sieur Vaubourg qui est un ponte en la matière et dont le site fait frémir d’aise par sa documentation d’archive comme actuelle de qualité. Note quand même que Villey-le-Sec se visite en saison lors d’une longue et riche visite.

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Celle de Villey-le-Sec, de tourelle Mougin de 155,  je la connais bien. Sur sa hauteur tournée vers Toul, je l’ai même beaucoup fréquentée, la vieille. A l’époque, comme sur cette photo prise par mes soins en 1996, elle n’était pas bien fraîche et étrangement accoutrée. Mais entretemps, y’a eu du boulot…
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La végétation a été repoussée au loin, la tourelle repeinte, dégagée de ses scories liées à des transformations et des travaux de fortune, et tout le tralala. Elle est aujourd’hui accessible lors des visites.
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Il y en avait quelques-unes comme elle dans la région, et ailleurs (entre autres dans les Alpes). Conçue en 1876, elle a été rapidement dépassée, mais pourtant, la vieille fille est intervenue de manière pénible pour ses cibles en 1914. Un canon dépassé reste une arme qui tue, et ne devient pas inoffensif par magie. La tourelle de Villey-le-Sec n’a pas fait le coup de feu guerrier, puisque, remplissant leur rôle dissuasif, le camp retranché de Toul et sa ceinture de forts, particulièrement puissants, ont vachement incité les Allemands à aller voir ailleurs si les Français y étaient. Et bam! Ils y étaient. C’est des malins les stratèges. Même si ça veut pas dire que ça s’est bien passé au demeurant. Les boucheries internationales, c’est comme les histoires d’amour, ça finit mal en général. En général… Mon général? Je… oui, pardon, désolé. On va laisser tomber les bonnes blagues dans les légendes des photos. Dans le reste du billet aussi? Bon, d’accord.
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Alors pourquoi si elle n’a pas tiré en temps de guerre, cette masse formidable est ainsi écorchée? C’est que, mon bon ami, ou qui que tu sois, en septembre 1944, ce n’était pas de tout repos dans la région. Les troupes allemandes se sont défendues dans le Toulois face à l’avance américaine, et le fort de Villey-le-Sec s’est trouvé être un abri pour elles, une position sûre pour se regrouper (ainsi qu’un dépôt de carburant? à éclaircir…). Les Américains, peu enclins à emporter une telle position, même désaffectée, en attaquant à pinces l’arme à l’épaule comme s’ils étaient en goguette sur les Champs-Élysées, ont donc procédé à un bombardement en règle pendant plusieurs jours. Ce qui fit replier la forte troupe allemande, non sans avoir fusillé des villageois dans le fossé de la batterie sud et fait sauter le clocher. Histoire qu’il ne serve pas d’observatoire à l’ennemi -et ravageant ainsi les habitations voisines-. On vous avait prévenu, « ça finit mal en général ». En tous cas, voici les traces d’éclats d’obus restant aujourd’hui sur la cuirasse.
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Du temps où j’étais bénévole dans l’association, elle était donc en piteux état, bouffée par les buissons d’acacia, son talus glissait par temps de pluie, et on s’y cassait volontiers la gueule. Moi, à chaque fois que nous venions travailler à débroussailler les lieux, ou assurer les visites, pendant des années, je montais en fin de journée, quand le matériel était rangé et que j’étais peu ou prou le dernier sur les dessus du fort, pour voir un peu.
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Ici en février 1997, ça t’explique un peu. C’est que la vue de là-haut, sur Toul et sa région, et tout loin au nord sur la Woëvre et les Hauts de Meuse (par très beau temps avec des jumelles, on distingue l’ossuaire de Douaumont à l’horizon), c’est pas dégueulasse. Je venais donc finir ma journée là, assis sur la coupole en fonte, faire un peu mon méditatif, oublier la journée écoulée, revenir à mes tracas de lycéen, laisser loin l’engin de mort sur lequel j’étais assis, penser à une certaine fille de ma classe: la vue était belle, tout ce que je trouvais beau me ramenait invariablement à elle… j’en ai laissé, des heures de boulot, de rigolades avec les copains, et de pensées un peu solitaires, dans ce fort…
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Toujours en 1997, sur cette photo… on en a bavé pour dégager les dessus du fort, dont le massif de cette tourelle… Moi du coup je suis vachement content de voir ce que les gens qui sont venus après nous, avec heureusement plus de moyens -mais tout autant de boulot acharné- en ont fait.
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Ah oui. Tu te demandais peut-être comment c’était à l’intérieur. Bah voilà. La chambre de tir, comme on dit. Nonobstant la destination funeste de l’ensemble, j’adorais, et j’adore toujours cette odeur de graisse froide, une odeur métallique, humide, grasse et entêtante dont je n’aurais pas pensé a priori qu’elle resterait pour moi associée à tant de bons souvenirs. Fais-moi rentrer dans une usine pleine de grosses machines, dans un gros navire contemporain, même parfois dans un atelier de soudeur mamaillou au fond de la Meuse, et tout de suite, l’odeur me cause de tout ça et me fout le sourire.
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Enfin… je me suis attaché au lieu avec beaucoup de force. D’abord pour les copains rencontrés là-haut. Malgré toute l’affection que j’ai pour l’endroit, même s’il est constitutif de ma façon d’être, même s’il m’a marqué à vie, même s’il est important pour le paradoxe sur lequel je me tiens toujours (cette fascination du fait guerrier, de l’humain en guerre, qui cohabite dieu sait comment avec un farouche antimilitarisme; cette aisance avec les milieux militaires tant humains que matériels, et à la fois cette horreur de la guerre, de la virilité, de l’armée, de la patrie et des valeurs qu’elles véhiculent), il n’en reste pas moins que c’était d’abord les copains. Qui le sont restés, des copains, mais à d’autres endroits. Quand ils ont déserté l’association peu à peu, tout intérêt disparaissait pour moi, malgré mon amour des lieux, et mon intérêt « scientifique » pour ce type de fortification. Je me suis barré aussi. Des forts de Villey-le-Sec, je t’en échange 200 sans la moitié d’un scrupule pour garder les copains: la valeur ultime. Point.

Le fort de Domgermain

On en parlait il y a peu, et voici que resurgit, bicorne au vent, le général Raymond Adolphe Séré de Rivières, concepteur de la ligne fortifiée éponyme qui entre 1873 et 1918 eu pour objectif de protéger la nouvelle frontière en Lorraine, et plus ponctuellement toute la frontière orientale française. Les célèbres forts de Vaux et de Douaumont, à Verdun, c’était lui, bien que ces forts, connaissant le feu quarante ans après leur construction, et malgré de fréquentes modernisations, eurent dans ce cas à affronter un type de combats qui n’était celui supposé avant guerre.

Toujours est-il qu’ici, sur la Place Forte de Toul, on n’avait pas lésiné sur les moyens, et à plus d’un titre les Allemands redoutaient ses canons, et ne s’y frottèrent point. Comme ils ne parvinrent pas à prendre Nancy, il n’en était de toutes manières pas question. Les forts de Toul n’ont donc pas connu le feu.

« Mais alors, il n’ont servi à rien! » me disaient souvent les visiteurs quand je faisais visiter l’un de ces forts. Que nenni, béotien crapuleux. Que nenni.

Le but d’une telle place forte, c’est de permettre de mobiliser des troupes à couvert, d’avoir une sorte de sanctuaire et de pousser l’ennemi à passer dans l’espace restant, soit là où les armées de campagne l’attendent. En ce sens, Toul a été efficace. Si le front était à des kilomètres de là, quoique pas si loin en direction de Pont-à-Mousson et de la Woëvre, il était certes hors de portée. Il faut donc ne pas croire que Toul était vide soldats, tous partis se faire patriotiquement trouer la bedaine en Meuse. Bien au contraire, un front s’organise dans la profondeur, et la place de Toul était grouillante d’activité: logistique, ravitaillement, trains de Paris et d’ailleurs, régiments au repos, hôpitaux militaires…

Bien. Focalisons à présent sur le fort de Domgermain. Il a une histoire un peu particulière. La majorité de ces forts furent délaissés après la Première guerre mondiale, car on les savait obsolètes. Ils restèrent à l’armée, avec un entretien minimal, avec des tas d’usages différentes, souvent dépôts, terrains de manœuvres, site d’expérimentations militaires sur les matériaux… majoritairement déclassés en 1940, la ligne Maginot ayant pris le relais. En passant, Ligne Maginot qui fut une vraie réussite technique et tactique, mais une erreur à l’échelle stratégique et géopolitique. On notera que certains forts Séré de Rivières connurent le feu en 1940, en particulier dans les Alpes où ils contribuèrent à repousser l’armée italienne qui fut tenue en échec alors même que nos cousins germains défilaient déjà à Paris. Les Allemands occupèrent ensuite ces forts, en firent souvent des dépôts de munitions, ferraillèrent à tout va, et s’y planquèrent aussi en 1944, comme à Villey-le-Sec ou Manonvillers, ce dernier déjà bien dézingué en 1914 en prenant pour l’occasion une couche supplémentaire. Si bien qu’en 1945, il n’y avait plus qu’à les déclasser. Restés longtemps propriété de l’armée, ils ont été souvent progressivement abandonnés à leur sort. Parfois on venait y faire crapahuter quelques conscrits, et leur jeter des grenades à plâtres à la gueule pour les réveiller-ah-ah-ah-c’que-vous-êtres-drôle-mon-sergent-tant-d’humour-au-matin-j’en-perds-un-oeil-dis-donc. Quelques-uns eurent des fonctions moins sordides, si l’on peut dire, comme le Rozelier à Verdun, dépôt de munitions, ou le Salbert à Belfort sous lequel on creusa une station radar de l’OTAN qui d’ailleurs fonctionna à peine quelques années. Domgermain très tardivement, jusqu’au début des années 2000, fut conservé par l’armée et activement utilisé comme terrain d’entraînement et dépôt de munitions, ce qui explique ses modifications très nombreuses dont des guérites sommitales du plus douteux effet, mais si l’armée sacrifiait l’efficacité à l’esthétique, ça se saurait. L’armée s’en étant séparé, c’est aujourd’hui la commune qui en est propriétaire et qui ne peut pas faire grand chose d’autre que de le regarder se dégrader. On s’instruira sur ce fort, et un peu tous les autres à loisir sur le très complet Index de la Fortification Française.

Bon, on était pas là pour voir quelques photos? Si. En passant, on y verra une tourelle cuirassée pour deux canons de 75mm, modèle Galopin, éclipsable, organe d’artillerie qui au combat se révélera particulièrement efficace. Vous la reconnaîtrez, c’est elle qui ressemble à un buzzer de Questions pour un Champion.

J’essaye aussi la galerie photo, vu qu’elles sont nombreuses. Dans certains cas c’est peut-être pas mal, et je peux même les mettre en plus gros format par la suite du coup. Vous me direz ce que vous en pensez, vu que je ne sais pas ce que j’en pense vraiment. Ça vous demande en effet l’intolérable surcroit de travail qui consiste à cliquer sur les photos, mais dans un monde où Stallone se fait vieux, c’est pas du luxe non plus de se muscler au moins l’index.

 

Le fort de Bois l’Abbé

Tu vois, comme c’était 1873, que les tout jeunes Allemands venaient d’évacuer la France en conservant l’Alsace et la Moselle, et que globalement, au XIXe siècle, on aimait envisager la prochaine guerre avec célérité, la France fit donc construire la ligne Séré de Rivières, du nom de son concepteur, soit tout un tas de forts particulièrement concentrés dans l’Est. On parlera de ces forts pendant la Grande Guerre en particulier lors de la bataille de Verdun (forts de Vaux et de Douaumont, pour ne citer que les plus connus), bien qu’ils s’illustrèrent selon des modalités tactiques qui n’étaient pas celles imaginées dans les années 1870. Autres temps, autres mœurs (ou meurs, en occurrence…). Parmi les places fortes, bien sûr Verdun, mais aussi Epinal. Bien moins connue. A Epinal, on peut visiter le fort d’Uxegney, qui est quelque chose de fort pédagogique avec un beau travail de restauration. Mais avant Uxegney, sur la route, il y a le fort de Bois l’Abbé qu’on voit ici. Mes photos datent de 1997 si je me souviens bien, et montrent un fort resté en pierre de taille, à peine modernisé contrairement à beaucoup d’autres qui ont été modifiés à grands renforts de bétons divers et de cuirassements itou. Ça a son intérêt pour plein d’autres raisons, et l’odeur familière et amicale de la graisse froide n’est pas la moindre (oui, moi j’aime ça). Cependant, les forts restés dans leur jus d’origine comme Bois l’Abbé nous envoient quand même en pleine face une jolie pierre de taille et une architecture souvent intéressante, à plus d’un titre, que ce soit esthétiquement ou en termes d’ingénierie. Ici, en passant, bonus et tout, le four à pain en pleine activité.

 

Tourelle

Tiens, nous revoilà à la fin des années 90 à Villey-le-Sec, précisément à la Batterie Nord, ouvrage défensif insigne de l’ensemble ceinturant le village que l’on doit au général Séré de Rivières. Ici, c’est une tourelle mitrailleuse qui est en action, dominant la plaine et couvrant le glacis montant doucement depuis Gondreville.