Le musée de l’Aéronautique de Tomblaine

Je l’ai bien connu le bougre. J’ai toujours eu un faible pour ce qui vole, que ce soit en battant des ailes ou en cramant du carburant inconsciemment. Alors moi, ado, quand un musée de l’aéronautique s’est ouvert à côté de chez moi, tu peux imaginer comme je frétillais dans mes jeans trop larges et mes polos rayés premier prix. J’y suis allé souvent, assez souvent pour qu’on m’y connaisse, et puis je ne sais plus comment, on m’a proposé de faire le guide, alors j’ai fait le guide. J’aimais cette odeur de graisse froide. Je l’aime toujours. Cette odeur industrielle un peu éteinte, et grasse, qui évoque des expectorations mécaniques. La même odeur que dans les vieilles tourelles cuirassées des forts de la région.

Je montais souvent dans la Caravelle entre les visites, et j’y restais un moment, sans bouger. Tâter de l’atmosphère, de l’ambiance, tout était feutré, et toujours cette odeur froide.

Le gardien du musée avait adopté le gros chien qui était abandonné et qui trainait près de la grille de notre jardin. On l’avait appelé Copain; le chien, pas le gardien. 

Et puis il y a une grosse dizaine d’années, le musée a fermé. Je m’en suis peu préoccupé à l’époque, mais l’histoire de déficit avait l’air assez moche, avec plein de tiroirs un peu vilains que les uns et les autres n’avaient pas trop envie d’aller fouiller. Je ne sais pas ce qu’est devenue la belle collection qui était là, dont le MIG21 qui m’impressionnait tant.

Je me souviens bien, je devais avoir dix-sept ans, dans une visite, un vieux con me parlait très fort, et parlait tout le temps au groupe qu’il emmerdait un peu, «des bougnoules qu’il avait flingués depuis un hélicoptère comme celui-là». Il n’arrêtait plus, et avait l’air vachement fier de lui. Je ne savais plus quoi faire. Un autre vieux, vers la fin de la visite, s’est approché de moi, et m’a dit, avec une voix très douce: «Ne vous inquiétez pas, il n’a pas du voir grand chose, en Algérie. Dans les guerres, ce sont ceux qui parlent le plus de leurs exploits qui en ont fait le moins. Et croyez-moi, je sais de quoi je parle. Quand on a fait des choses comme ça, en général, on ne s’en vante pas, on n’est pas fier, et on baisse la tête».

C’est pour ça, ça m’a fait bizarre de le revoir de près, le musée, et de passer le nez dedans, et de trouver du vide.

C’est étrange, le temps qui passe. C’est étrange et surnaturel.

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Et attention, la grosse archive de la mort: avec photo de moi-même adolescent au musée à l’appui, dans un article de l’Est Républicain de 1995. Hé. Bas les masques, quoi.

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