Nuit froide à Nancy

Tandis qu’à l’autre bout de la France on détruit à la pelleteuse les jolies maisons de gens qui ont au moins le mérite de tenter de proposer des choses différentes au lieu de suivre les sentiers battus dont on sait que globalement ils ne mènent à rien, il suffit d’ouvrir un journal pour s’en convaincre, peut-être par misanthropie qui n’exclut pas ma tendresse pour les gens, j’ai envie de me foutre en position fœtale et de penser aux belles nuits froides de l’hiver enfuit. Et d’oublier ces images de flics blindés et de pelleteuses écrasant des bergeries sans sourciller. Comment ne pas sourciller? Comment? Oh, les êtres humains, vous êtes encore là? Y’a un être pensant et sensible sous ce casque? Derrière ce bouclier? Oui, bien sûr qu’il y en a un. Alors qu’il se manifeste, c’est URGENT. Je rêve de ces vieilles fraternisations qu’on lit dans les livres d’histoire. Parce que le peu de confiance qui me restait dans nos bons maîtres, dans notre régime et dans nos institutions a tendance à finir de partir en miettes, à s’effondrer au même rythme que les habitations et les bergeries qu’on écrabouille ces jours-ci. La brutalité de l’Etat, qui est la même que la brutalité du marché, qui est la même que la brutalité du repli sur soi, qui est la même que la brutalité de l’individualisme, je n’en peux tout simplement plus. Et que si on crève avant l’heure de quelque chose, ce sera sûrement de ça. Ou de la pénurie de Picon-bière.

 

Le paquebot de l’Île de Corse, escale définitive à Nancy

On en parlait il y a peu, l’îlot de l’Île de Corse (ahah) est en pleine reconstruction, et ça sent le fadasse à tous les étages. Sauf. Sauf le paquebot. Le paquebot recouvert d’inox. Alors là, quand j’ai vu le projet, j’ai dressé une oreille, et plus je le vois progresser, plus j’érige la seconde, signe d’un intérêt certain. Bon, sa destination finale reste extrêmement vulgaire, à savoir entre autres siège social de l’entreprise Pertuy, et globalement des délices dans le genre. Mais là, c’est l’immeuble qui m’intéresse. C’est un truc de gosse, que j’ai déjà évoqué, mais cet immeuble est un foutu site de base spatiale potentiel. Vraiment. Comme la CRAM rue de Metz, comme le centre de neuro-chirurgie à l’Hôpital Central, tout des trucs où quand je serai grand, je suis sûr qu’on verra des vaisseaux en décoller et y atterrir, avec des bruits fortiches comme « frouichccccchhhhh » et « zwioooouf ». Je l’aime bien parce que lui n’est pas interchangeable, il se remarque, il ne glisse pas sur mon œil, il fait le paquebot, et moi tout ce qui ressemble de près ou de loin au France ou au Normandie (ou même à un cargo tout sans intérêt a priori), ça me cause. J’aime le tri postal au centre-ville, l’ancienne usine Lerebourg ou encore le nouvel établissement français du sang -aussi débile que soit sa conception ou son emplacement- pour cette seule raison subjective, personnelle et discutable: des paquebots qui pourraient tout aussi bien être des bases spatiales. Voilà l’histoire. Y’avait un moment qu’on n’avait pas envisagé un bâtiment remarquable à Nancy, ça ne me déplaît vraiment pas. Je te laisse avec le futur paquebot inox de l’Île de Corse, sous plein de coutures mais pas toutes, faut pas déconner non plus.

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Salut. Je suis le tram de Nancy. J’ai coûté cher, je marche pas bien, j’ai désorganisé le réseau de transports en commun, mon entretien est hors de prix. Comme je traîne une scoumoune de taille indécente, peut-être aussi parce que je suis complètement con, espérons que je ne porterai pas préjudice au paquebot!

C’est Nancy la nuit -1-

Dans mon travail, je me retrouve souvent à sillonner en camion les rues de Nancy. Le soir. Hier soir, c’était le 24 Décembre. Soirée calme, et c’était pas moi au volant. Alors j’ai essayé de donner un aperçu de cette ambiance. Parce que je la trouve à la fois angoissante, riche et merveilleuse. Je sais pas trop ce que valent les photos individuellement. C’est plus le climat que j’essaye de te communiquer, cette sensation de « ventre » de la ville que j’adore. Les entrailles. Là où se passe l’essentiel du mécanisme, et là où ça sent pas toujours trop bon. Là où y’a aussi des fleurs qui poussent malgré tout.Comme un genre de petit reportage sans prétentions, le 24 Décembre, quand les ventres de ses habitant s’emplissent tellement que celui de la ville se rétracte et devient désert…

Parce que quand la nuit vient, c’est que ça va être l’heure d’y aller; je prépare le matériel du soir un œil à la fenêtre.  Promis, je bosse pas comme vampire. Comme chasseur de vampires? Euh… non plus.

Alors c’est sûr, avec des photos comme ça, je te conforte dans ton idée de vampires. Je comprends. D’autant que cet incroyable sentiment de compte à rebours avec la nuit qui vient, que je te distille avec talent (si) par l’image, c’est moi qui ait donné l’idée à Coppola pour son Dracula. Mais bon j’étais jeune, c’est vrai que j’étais un peu brouillon. Là, tu vois, j’arrive à la quintessence. Agad’:

L’est pas belle ma quintessence truc, là? Bon et puis c’est pas le tout de raconter des grosses conneries en regardant par la fenêtre histoire de trouver un prétexte pour foutre les photos de crépuscule du réveillon de Noël. C’est que là, avec un brin de lyrisme mal contenu, il est temps de plonger dans les ténèbres du cœur noir de la ville qui n’a pas la moindre idée de ce qui se trame en son sein. Dit comme ça, On se croirait dans Max Payne. Nan, pas la bouse de film, le jeu vidéo cool. N’empêche, le petit vent de ce 24 Décembre est fort frais…

La rue Saint-Jean. Elle se déroule sans pitié. Sûrement le samedi soir le plus calme de l’année. A la place des gens qui maraudent de bar en bar, en rangs serrés ou en grappes déstructurées, on a les rails du tram qui cherchent à aller se planter tout loin là-bas dans l’immeuble République qui bloque la perspective et mériterait en effet qu’on lui plante des rails dedans. On va aller voir un peu plus loin. Comme on a eu un problème en allant chercher du carburant, ça sent l’essence dans l’habitacle du camion. On fera bien avec.

Il y a moins de lumières de Noël qu’il y a quelques années, plus discrètes aussi. Mais dans les longues perspectives où elles s’empilent en tous sens, elles donnent toujours cette impression de bordel cradingue et clinquant. Il y a quelques passants, souvent des couples, quelques magasins encore ouverts en début de soirée, où les consommateurs retardataires se remettent fébrilement à jour avec les quotas imposés d’achats de Noël.

Camion garé, on arrive à pied du côté du centre commercial Saint-Sébastien, qui a toujours un petit air louche dans la nuit. Comme si des envahisseurs de « V » risquaient de débouler de ce vaisseau-mère qui a une bonne gueule de méchant, et que l’éclairage violet ne parvient pas à rendre plus amical.

Exactement en face, l’église Saint-Sébastien lui oppose ses façades sobres et éclairées avec délicatesse et sans excès psychédéliques. Des tas d’images de tours se faisant face. Minas Thirith et Minas Morgul, dans le Seigneur des Anneaux. L’ombre et la lumière. Mais aussi, une lumière inquiétante, rigide. Comme une inquisition intégriste en blanc face à la luxure consumériste pourpre. La peste et le choléra -et inversement, si on s’en tient aux codes vestimentaires pathologiques…

Un atavisme? C’est au final l’image de la luxure qui l’emporte pour moi, et la galerie elle aussi déserte. Je m’attends à tout instant à voir surgir Al Pacino, me racontant comme dans Sea of Love tous les crimes commis ici parle passé. Non, la ville n’est pas belle, ajouterait-il. Non. Mais si. Parce que ça la rend dense. Une densité de vide, dans des volumes à l’abandon, illuminés pour qui? Cette dernière question est un nouvel appel. Parce que cette ombre, là, n’est-elle pas morte, mais vivante? S’en prendra-t-elle à ma chair? retournons au camion, Jim. Et puis, sous la galerie, le vent trop froid de ce soir ne nous ménage pas.

La ville la nuit, c’est aussi un dégueulis infâme de pubs lumineuses. Ça envahit tout l’espace. Il ne fait jamais nuit en ville. il y a toujours quelque chose à acheter. Un magazine à la une éculée. Un forfait de mobile, un cheptel d’abonnés captifs à rejoindre de plein gré, toujours une servitude volontaire à accomplir. Sur le fond, je te dézinguerais tout ça à la masse et à la disqueuse. Mais là ce soir, ça fait partie du ventre de la ville, ça aussi. On a bien dit que ça sentait pas toujours bon. Alors c’est pas plus mal que ce soit là.

Et puis les rues, c’est pas toujours plat. Et le tram est un genre de spectre qu’on croise de loin en loin. Il rythme notre soirée si calme. On se plaint beaucoup du tram à Nancy: coût exorbitant, chantiers infernaux, désorganisation du plan de transports, maintenance complexe, visibilité réduite, incidents techniques à répétition, saturation… mais toutes ces critiques sont-elles valables face au seul argument qui compte: photographié en pleine course du dos d’un dos d’âne, il est putain de psychédélique. Alors ces critiques valent-elles quelque chose au regard de cet unique et légendaire avantage? Je ne crois pas. On en reparlera, tu sais. parce que là, c’est la fin du premier billet. Mais sur Nancy la nuit, le 24 Décembre, va y’en avoir un deuxième. Et pas plus tard que bientôt. Si tu situes un peu le truc.