La Vadrouille #6 // Un bout d’Alsace fatiguée

Même en Alsace, y’a des coins crados. Oui oui. Tu peux boire une bière depuis un Colmar rutilant (au centre du moins), tu n’empêcheras la rugosité d’être partout. Elle est normale, et souhaitable. Elle est l’usure, le temps qui passe, la marque que tout ce qu’on construit est voué à devenir un jour dégueulasse et tout moisi. Ça me va, de le savoir. Il y a toujours un envers du décor*, même à Venice Beach, même à Ibiza, même à Dubaï, même à Colmar, même dans l’urbex avec des filtres insta et de la performance. Le beau d’aujourd’hui est le dégueu de demain. C’est pas grave hein. Mais moi ça me fait du bien de le savoir. Ça me rapproche de la banalité et du quotidien, que j’aime pour les surprises sans fin qu’ils nous réservent.

A la fois je suis Lorrain, donc aigri. J’avoue.

*Ah ah bien joué, on dirait un «reportage» sensationnaliste sur une chaîne de télé incompétente.

Il suffit de passer le col…

… pour finir les pieds dans l’eau, cette ancienne manufacture d’impression ayant quelques problèmes de toiture. Mais la friche industrielle sous la pluie, c’est toujours le mieux du mieux comme dit Émile. C’est un peu comme si l’usine continuait à transpirer toute la sueur versée ici. C’est aussi un concert de sons aquatiques divers et variés, c’est l’eau qui goutte ici, qui dévale là, qui stagne enfin autre part. C’est la friche sous la pluie (et même qu’à la fin il refait beau).

Des cuves et une cheminée

Comme je suis le mec le plus honnête du monde, je t’avoue que ces photos ont été prises en Alsace. Qu’est-ce que je dois te dire d’autre… ah oui qu’elles sont pas neuves, que j’ai pas la moindre idée de l’état actuel du machin et c’est déjà pas mal. Qu’il pleuvait sa race, que c’était assez oppressant comme endroit, que c’était pas fastoche de rentrer (à mon niveau d’audace hein… pour moi enjamber deux parpaings c’est déjà la grande aventure) et que c’était pas du tout prévu, genre arrêt inopiné sur la route en croisant le machin. Et que bon, si t’aimes pas les cuves et les cheminées, je suis désolé pour toi.

Tomblaine, crash aéronautique

Note en passant: je pense que j’ai déjà publié ces photos, et sûrement un texte dans ce genre. Mais comme ça restait dans mon stock à publier, je publie. Si y’a un problème, contactez mon responsable au service «Amis imaginaires et personnalités multiples» de mon cerveau. Merci d’avance.

Bon c’est un vrai titre de baltringue, sinon. A tous les coups ça va jaser sur les moteurs de recherche à cause d’un crash supposé à Tomblaine. Ah bah non en fait, ce blog n’a pas assez de notoriété pour ça ahahah.

Pourtant, ce musée de l’aéronautique de Tomblaine était une belle chose. Un magnifique bâtiment avec des arches en bois qui me ravissaient. J’ai toujours été fan de gros trucs dégueulasses qui volent en faisant du bruit. J’y ai donc été, en voisin, tout jeune bénévole à une époque; je faisais des visites avec des groupes de gens de toutes sortes, mais entre autres des anciens combattants qui avaient du mal de tolérer un jeune de 17 piges comme guide, comme quoi l’âge ne fait rien à l’affaire. C’est qu’il y avait quelques appareils de la bagarre dans ce musée, et certains anciens combattants se souvenaient l’époque de la bagarre, mais comme c’était très loin ils étaient pas loin de pérorer sur:

1°) C’était le bon temps quand j’y repense
2°) Les jeunes d’aujourd’hui c’est ça qu’il leur faudrait

3°) Ah bah les Arabes on les chassait depuis un hélico comme celui-là ça courait comme des lapins t’aurais vu ça! (variante de c’était l’bon temps)
4°) Bon dieu où c’est qu’j’ai encore foutu mon cacheton contre
la connerie Alzheimer

Il y avait aussi des anciens combattants discrets qui venaient me dire merci en fin de visite, ne tarissaient pas de noms d’oiseaux à l’égard de leurs congénères bavards et nostalgiques et parfois me racontaient un souvenir pas très rigolo en disant que personne ne devrait avoir à vivre ça.

Comme quoi une fois encore, l’âge ne fait rien à l’affaire.

J’ai gardé beaucoup d’affection pour ces vieux de la seconde catégorie bienveillants à mon égard, intéressants, sensibles et sensés. Je savais pas trop quoi faire à 17 ans quand les autres vieux rassis faisaient leur show. Heureusement que les vieux gentils intervenaient, quoi.

Et puis patatras! comme dit mon copain Yvan, qui s’y connaît pas mal en avions de la bagarre, le musée s’est cassé la gueule. Et a été saccagé. Puis détruit.

Je ne sais pas au final qui l’a saccagé. Une mauvaise gestion des propriétaires? Des locataires? de l’équipe? Des collectionneurs? Une ambition démesurée au départ? Des gens qui sont rentrés et se sont fait plaisir? Je me garderai bien de porter un jugement là-dessus, j’ai tellement appris à quel point ces histoires sont compliquées et pavées de mauvaises intentions conscientes ou non, entre gens qui ont décidé de ne pas se comprendre et d’être les seuls à être légitimes et à savoir la vérité vraie de comment il faut faire pour pas se crasher.

Ce que je sais c’est qu’au final, même si ça m’a fait mal au cœur de le voir comme ça, mon musée, avec mes avions que j’aimais, mes longs moments seul dans la Caravelle à rêver et à respirer l’odeur de graisse froide qui couvrait les lieux, comme dans une tourelle de 155 de Bange, au final ce ne sont pas à ceux qui ont saccagé que j’en veux, et ce sont même encore ceux que je comprends le mieux, ou du moins dont je me sens le plus proche. En plus le saccage peut avoir des qualités esthétiques, volontairement ou non. Je ne sais pas très bien à qui je dois en vouloir, en fait. Je n’en veux plus à grand monde je crois. Je sais juste que le saccage se fait après la vraie destruction, quand les dés ont été jetés par des adultes que je supposais responsables, rationnels et bienveillants. Avant d’apprendre à mes dépends et à ceux du musée que les adultes, c’est plus de la sale racaille égocentrique et irresponsable, engoncée dans ses certitudes. A part deux trois vieux discrets et à l’œil brillant et généreux, tellement qu’on dirait les yeux doux de Stefan Zweig sur les photos. Et mon copain Yvan. Et mes autres copines et copains. Et mes voisins. Et ma famille. Et aussi plein de gens et de gamins avec lesquels je bosse dans les quartiers pourris avec leurs jolis noms pas d’ici à coucher dehors. Et aussi… et aussi… et aussi tout le monde, quelque part.


Pfffffff. Ça fait chier de bien aimer les gens en fait. J’aurai jamais le swag à Houellebecq.