Verdun: point de vue morne derrière un pare-brise par un jour d’enterrement (2012)

Notez que Verdun est comme toutes les villes: mettez-y un bout de soleil, et une meilleure humeur du photographe, et ça devient riant. Un ami de la banlieue parisienne a craqué sur la ville, et n’hésite pas à dire qu’il vivrait volontiers dans une petite ville de province dans ce genre.

Comme quoi les stéréotypes ont la couenne bien molle.

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Le PC 118

PC 118, champ de bataille de Verdun: caserne bétonnée pour une demie compagnie, éprouvée lors des combats de juin-juillet 1916. Même si on y installa dans la précipitation de l’armement défensif, qu’on y fit rentrer des compagnies complètes et qu’on l’utilisa également, au besoin, comme poste de secours…

Cette photo de qualité discutable, datant de 1996, quatre-vingts ans plus tard, je vous la montre. D’abord parce que sinon y’aurait que des photos de neige ces jours-ci si j’allais pas un peu fouiller dans les archives, et puis aussi parce que je me souviens que ça avait été une des mes premières rencontres marquantes en vrai avec les effets d’un bombardement. Ça m’avait saisi. Saisissement qui ne m’a plus quitté depuis.

Et puis, habiter en Lorraine, l’air de rien, ça te colle sous les yeux plus souvent qu’à l’accoutumée ce genre de ruines, qui ici, sont rien moins qu’habituelles.

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Verdun, ça dépend

Ce billet pourra être curieux. Parce que le texte n’ira pas trop avec les photos. C’est la Meuse. Nanti d’un camarade parisiano-brestois fort peu informé sur les sites de la Première Guerre Mondiale en Meuse, et au profit d’une journée fort pluvieuse, mais bien dans le ton, nous partîmes résoudre ce problème, quitte à passer une journée de février un peu sinistre. Mais en réalité, nous avions Verdun comme objectif à cause d’un concert se déroulant le soir à la MJC du Verdunois, à Belleville-sur-Meuse. Je vais donc vous parler de cette soirée à Verdun, car si je suis allé souvent à Verdun, je n’ai jamais eu l’occasion d’y faire un samedi soir… mais les photos parleront de notre passage crépusculaire à Douaumont. Comme ça on pourra dire à la fin de ce billet qu’on a vu des images prouvant combien la Meuse du front est sinistre, et lu des trucs comme quoi on est bien accueilli en Meuse, et qu’on y passe de bons moments.

Parce que voilà, après notre périple se finissant par le crépuscule à Douaumont, nous redescendons dans Verdun, avec deux heures à tuer avant d’aller au concert. Et que font deux gars qui ont deux heures à tuer? Ils cherchent un bar, bonne réponse. Garés à la cathédrale, car dans mon infinie connaissance des lieux, je voyais Belleville de ce côté-là, nous nous transportâmes vers les lumières de la ville basse, et les quais, dont le quai de Londres, car mon souvenir infaillible m’y faisait situer quelques enseignes. Et puis, on avait bien besoin de faire la coupure d’avec cette journée qui quoi qu’instructive et sans aucun regret, avait été solitaire, froide, et triste.

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Mais moi, j’avais un foutu préjugé. Un bar. Sympa. A Verdun. Non mais ça va pas bien? Dans ma majesté nancéienne, je considère en effet, comme de bien entendu, que toute cité lorraine autre que Nancy n’est qu’un entassement de bâtisses précaires desservies par des voies boueuses ne menant à rien. Et pourtant. Nous passions ainsi devant divers établissements donnant sur les quais déserts, plus ou moins tentants, annonçant leur soumission à la Diekirch, très présente à Verdun. Après plusieurs passages, nous décidâmes de nous fixer sur un genre de pub étroit. Le Vivian’s Pub & Pasta.

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Bonne pioche. D’emblée, il fait chaud, et il y a deux places libres au comptoir. Les gens sérieux vont au comptoir. Les chaises et les tables, c’est un truc de bourgeois. Si, si, discute pas, c’est scientifique comme truc. Et d’emblée, on finasse un peu sur les pressions, quelle pinte choisir, nom de dieu, quel dilemme sans fin. Nous nous fixons sur une bière rousse pas désagréable, étant entendu que de toutes manières, toute bière, après cette journée, était bonne à prendre.

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Faut dire qu’on était très bien reçus. Comprendre par là que le tutoiement sans distance est de mise immédiate, mais tu sais, pas ce petit tutoiement froid sournoisement snob des mecs un peu cools de la ville, non, le tutoiement normal de bistro, cet endroit dans lequel personne ne devrait jamais être un étranger ou un public à épater. Ajoute à ça que les deux autres clients étaient causants, que la serveuse, charmante, ne l’était pas moins, que la patronne daronne l’était encore plus, nous voilà avec quatre personnes sympathiques, comme à la maison, à boire des bières.

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C’est quand même bien agréable. Voilà qu’on cause de tout et n’importe, t’es d’où toi, comment t’es arrivé(e) là, et Verdun alors, et le quai de Londres, et la guerre, et le «beau» 1er régiment de chasseurs (je ne vois pas comment un régiment peut être beau, hein, mais la causette au bar, c’est aussi des choses inexplicables), quelques faits divers, des vannes régionales. Et surtout de la bière, et aussi un peu lire le journal. On relance une deuxième pinte, même si le temps passe vite dans ces lieux, mon comparse s’intéresse à une blanche au rhum que je goûte dans son verre, et qui m’arrache un cri de haine. Je me rabats sur une Diekirch, tiens, pour faire couleur locale.

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Bon sang, on est bien dans le troquet, là. On se rencarde sur le chemin à suivre vers la MJC du Verdunois, à Belleville-sur-Meuse. Oui, à Belleville. Pourquoi je la voyais près de la cathédrale, ça reste un mystère… du coup il va falloir marcher un peu pour rejoindre les lieux, plus que prévu. J’anticipe aussi que le retour va nous sembler long. Mais pour le moment on termine notre pinte, quelques habitués passent, ça reste convivial, personne ne s’en plaint… dehors il fait frais, le quai reste assez désert, notre refuge va être dur à quitter.

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Vinguette, faut quand même qu’on bouge, c’est que le temps passe. On flirte avec la Porte Chaussée, on traverse la Meuse, et suivant les indications données au bar, on part à gauche, et roule ma poule. La route vers Belleville est d’emblée sinistre et sans vie. Personne à la ronde. On en vient à douter. J’avise au loin un vieil homme boiteux qui m’inquiète un peu. Le vieillard, pourtant, sous sa casquette qui nous cache encore un peu plus son visage que sa position bancale, se révèle un type foncièrement accorte, qui nous indique le chemin, amical comme pas deux, souriant et badin. Décidément, Verdun, c’est un grand désert parsemé de refuges chaleureux et de voyageurs solitaires fortement amicaux. Et ça se confirme. Nous inquiétant à nouveau sur la distance restant à parcourir, nous entrons dans une boulangerie. Ni une, ni deux, la madame nous jauge et avec un sourire nous dit: «vous cherchez le concert, hein?». Bah oui, qu’on le cherche. Nous apprenons que nous ne sommes pas loin, nous causons un moment avec elle et sa cliente, on rigole encore bien, qu’est-ce que les gens ont à être gentils comme ça, bon dieu, c’est effrayant. On mange aussi, des trucs gras qu’on lui achète. Une bonne raison de plus pour elle d’avoir le sourire. Elle nous avertit: «prenez pas le chemin de halage, la nuit c’est pas sûr, on rencontre des cas». Tout en voyant bien ce qu’elle veut dire, je ne vois pas bien ce qu’elle veut dire. Allez, on y va, direction la MJC, qui apparaît peu après.

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Ah, un tas de punks devant la porte dis-donc. C’est que les Messins sont en force, hé. La MJC est une MJC, c’est anonyme, mais c’est pas mal, et même, dirait-on, heureusement que ça existe. On boit des coups, moi moins parce qu’il faut rentrer après, mais quand même, y’a de la bière de Rarécourt qui est bien bonne, et c’est pas juste parce que je suis content. Elle est bien bonne en vrai. On rejoint la salle assez vite parce que la petite galerie de la MJC est étouffante et noire de monde. J’aborde un mur, quel talent, je prends appui, quelle audace, et je ne bougerai plus jusqu’à la fin, ou peu s’en faut. Diego Pallavas entre en scène.

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Bien sûr, comme toujours, Diego Pallavas, ça savate, c’est plein d’énergie, c’est teigneux avec le sourire et ça boit du whisky, que ça dit. Bon. Tout ça met une scène très jouasse, et un public itou. Je commence doucement à laisser sombrer dans la brume cimetières, cratères, forts, champs de bataille et zone rouge.

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PKRK passe à son tour, les tubes du groupe font des remous venus du fond du public. Bien que n’étant pas un grand fan, je ne boude absolument pas mon plaisir. La prestation commence tiède, avec un son discutable, et puis ça prend en cours de route, ça monte, ça monte, et ça termine joliment. Les Sales Majestés, je les attendais au détour. Parce que c’est un groupe que j’ai écouté quand j’avais 16 ou 17 piges, et puis j’avais décroché, et puis bon, le temps passe, et comme pour d’autres, je me dis: « allez. Faut bien les voir une fois au moins, hein ». Je n’en attendais pas grand chose. Bah tiens. J’en ai eu d’autant plus. C’était sévèrement balaise, sévèrement galvanisant, très enthousiasmant. Un retour aux fondamentaux très premier degré, mais c’est loin d’être inutile (a m’fait penser au «Deuxième degré» de Zabriskie Point, tiens). Moi je m’envole de partout, pris par surprise, je ne m’attendais pas à autant de patate, je chante gueule comme un veau, c’est super. Ils sont loin les champs de bataille. Mais voilà. Les Sales Majestés ont aussi un titre, qui s’appelle «Champ d’honneur» et qu’ils ne pouvaient pas ne pas jouer à Verdun. Impossible de le rater. Et soudain, toute la journée me revient, tout le rapport étrange, révulsé, passionné et presque douloureusement charnel que j’ai avec ce conflit, et surtout celles et ceux qui l’ont vécu, me revient, et la chanson m’explose aux méninges, comme cette fois où on l’écoutait dans la voiture avec un ou deux camarades notoires sur le Chemin des Dames. Alors quoi?

Alors à ce moment là, la boucle de cette journée était bouclée, plusieurs mondes intérieurs quelque part en moi se regardaient, circonspects, mais se serraient longuement la pogne.

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Cloîtrés à Verdun

Dans le cloître de la cathédrale de Verdun, j’ai rencontré Sylvie et Jean-Marc (les prénoms sont modifiés pour conserver l’anonymat). Ils vivent là depuis un moment, même si ils ont eu d’autres demeures auparavant. Sylvie et Jean-Marc sont taciturnes, peu causants. Mes questions les ont laissés de marbre. Ils donnaient à voir néanmoins une certaine sérénité, comme méditatifs et absents au monde. Je notai juste que Jean-Marc semblait avoir un certain ascendant sur Sylvie. Je me suis donc retiré discrètement afin de ne pas les déranger plus avant.

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Verdun, monumental…

La première fois que je suis venu à Verdun, c’est-à-dire y’a plusieurs siècles, je me suis retrouvé rue Mazel face au monument de la Victoire. Et là, j’ai bien compris que la victoire, à Verdun, c’est pas une déconnade. Tu sens bien, tout de suite, que le sujet n’est pas bien léger. C’est que Verdun en a quand même pris plein la gueule, et si la bataille éponyme est mondialement connue, c’est pas grâce au marketing touristique qui a créé un surévénement à vendre. Non. Ici, à Verdun, on a crevé de cette bataille, et du coup après guerre, on avait comme qui dirait la propagande monumentale quelque peu austère. Dans un morceau d’ancien rempart entre la ville basse et la ville haute, un escalier très frontal t’invite à monter au monument, au sommet duquel un guerrier franc en armes te toise, mais ça c’est parce que tu es égocentrique, et en réalité il toise les champs de bataille là-bas, sur les hauts de Meuse, là où la mort fut industrielle.

Le monument a été conçu par Léon Chesnay, la statue par Jean Boucher et la porte de la crypte par Jean Prouvé. Tu en sauras plus en cliquant ici.

Bien que n’étant pas très ami avec ce type de symbolique, j’ai toujours été très impressionné par ce monument, sa manière d’être inséré dans la ville, austère, minéral, comme une grande blessure écrasante dans son cours fortifié, et je suis aussi intimidé par les deux canons de 155mm de Bange qui l’encadrent.